Whisper girls t.1

Vincent Villeminot

 

Paris, samedi 1er octobre 2011
Kathlyn
Elle suivait l’assassin depuis des heures, des jours, des mois, au gré des pérégrinations de l’homme dans Paris. Le plus souvent, elle patientait sur le trottoir, attendant qu’il ressorte longtemps après l’aube, l’accompagnant dans ses mystérieux rendez-vous de la journée, jusqu’à la nuit profonde, lorsque le prédateur rentrait, bien après l’heure où les grands fauves vont boire ; à l’heure où ils chassent.
Elle ne dormait jamais. Elle n’éprouvait plus la fatigue, depuis si longtemps. Seulement une immense, une infinie lassitude.
Chaque fois qu’il entrait dans un immeuble, elle précipitait le pas pour espérer se glisser derrière lui, aussi silencieuse que le vent. Mais le plus souvent, elle se laissait surprendre et arrivait trop tard. Et quand elle passait la première porte, il y en avait d’autres, comme autant de sas, qui se fermaient inéluctablement devant elle. Elle en était quitte, alors, pour d’interminables stations sur les trottoirs ou dans les halls d’immeubles, sur les paliers d’escalier. Elle se laissait aller des heures durant à des suppositions inutiles, des supputations sans consistance, quant aux activités de l’homme.
Elle essayait de lire les noms sur les interphones, de deviner qui il aurait pu contacter, rencontrer. Elle l’ignorait.
Elle l’avait attendu, parfois, sous les trombes de pluie d’août qu’elle ne sentait pas, ou comme maintenant à midi, dans des impasses écrasées par la canicule de cet automne parisien, qu’elle ne sentait plus.
Ses vêtements désuets, cette longue robe blanche, trop chaude, trop épaisse, qu’elle avait choisie avec soin un matin de mars 1922, ce chapeau compliqué, auraient dû la faire remarquer, si seulement on avait pu la voir. Elle enviait la façon de s’habiller, masculine, libre, des jeunes filles de ce siècle, leurs pantalons, leurs chaussures de sport. Ce n’était pas une découverte, elle avait eu le temps de s’habituer, de voir le monde changer, en quatre-vingt-dix ans.
Malgré ses bottines inconfortables, malgré son harnachement de jeune lady respectable, précieuse, ridicule, elle évoluait avec fluidité entre les êtres, les voitures, le mobilier urbain. Parfois, simplement, par inattention, elle frôlait quelqu’un qui se retournait, regardait l’absence. « J’ai dû rêver… »
Elle ne ressentait plus la douleur non plus. Sinon celle de sa mélancolie.
Et l’assassin, que faisait-il, que préparait-il encore ? Éprouvait-il encore cette immense colère, cette convoitise qui le gouvernait voici un siècle ? N’était-il pas encore rassasié, lui, si ancien ?
Sous les lueurs des lampadaires et les faisceaux des phares, il sortait le plus souvent le soir, disparaissait pour de mystérieux rendez-vous dans la foule des noctambules, faune incertaine, et parfois, elle le perdait de nouveau ; ou bien il ne réapparaissait que pour s’engouffrer dans un taxi.
Les nuits étaient électriques ici, elles brillaient des mille feux d’une vie artificielle ; Paris, ville lumière ? Paris, ville d’ombres ?
Chaque fois qu’elle apercevait une silhouette juvénile et féminine dans les rues nocturnes qu’il hantait, elle tressaillait : une proie ? Était-ce pour cette nuit ? Mais non, il ne s’attardait pas, ne s’arrêtait pas. Comment le tueur choisissait-il sa nouvelle victime ?
Inévitablement, elle le perdait.
Il fallait alors tout reprendre de zéro, refaire ses itinéraires sans logique, en espérant découvrir la bonne adresse parmi toutes celles qu’il visitait, deviner l’un des quatre hôtels familiers où il était déjà descendu depuis qu’elle l’avait retrouvé, pour savoir où il dormirait.
Elle avait fini par oublier la notion du temps, elle avait fini par croire qu’elle avait l’éternité pour elle. Une vie sans fin. Une mort perpétuelle, entre deux mondes. Elle occuperait ainsi à le suivre cette damnation à perpétuité. Elle le savait, cela ne finirait pas entre eux avant que l’un des deux disparaisse. Tant de choses s’étaient nouées et dénouées à cause de cet homme. Tant de choses qui l’avaient condamnée à cette stase, à cette impuissance.
Depuis qu’elle avait enfin retrouvé l’assassin, elle ne pouvait s’en détacher. Fascination morbide ou espoir, mais de quoi ? Que quelque chose survienne ? Qu’enfin quelqu’un comprenne et arrête l’homme dans sa longue course meurtrière ?
Il ne le savait pas, ne la devinait pas, mais elle le suivait. Sans espérer pouvoir l’arrêter ou l’empêcher de commettre quoi que ce soit. Avec peut-être l’idée, effrayante, de voir, la prochaine fois qu’il frapperait. Savoir, aussi, ce que ressentirait la jeune fille, au moment de comprendre, et de mourir. C’était une dérive douce-amère, une hypnose malsaine, une longue litanie de rendez-vous manqués. Mais que faire d’autre ? Cela faisait tellement d’années que sa vie avait perdu son sens.
Errer sans but ou errer derrière l’homme qui avait provoqué sa perte, quelle importance au fond ? Elle ne risquait que d’y perdre son âme, si ce n’était déjà fait, et depuis longtemps.
Et là, soudain, il se produisit quelque chose.
*
Kathlyn écarquilla les yeux.
En face d’elle, à deux mètres, cachée derrière un mur et attendant comme elle que l’assassin sorte par cette porte cochère qui l’avait avalé tout à l’heure, elle la vit : la femme du Caire. La vengeuse.
Elle aurait reconnu ce visage entre mille, cette flamme qui semblait brûler dans les yeux noirs, le grand front, la peau sombre, l’allure juvénile, presque une adolescente. Elle portait des vêtements ordinaires, un pantalon de surplus militaire, un blouson de cuir. Elle avait coupé ses cheveux, court, à la garçonne. Mais c’était elle.
Gaïané Tansu. La vengeuse.
Elle non plus n’avait pas pris une ride. Elle avait maintenant un diamant qui brillait à l’aile de son nez, à la manière pluriséculaire des Indiennes, à la manière contemporaine des jeunes filles d’ici.
La vengeuse était ici. La vengeuse avait retrouvé l’assassin, elle aussi. Sans savoir encore comment, Kathlyn comprit que cela changeait toute la donne.
Gaïané
Elle sentit une sueur glacée dans son dos, tandis qu’elle se plaquait contre la pierre chaude de l’immeuble. Elle n’osait croire ce qu’elle venait de voir : ainsi, sa longue quête arrivait à sa fin, hic et nunc. Rue Dufour, Paris, 6e arrondissement, samedi 1er octobre 2011.
Lui, l’homme d’Istanbul, le violeur, l’assassin. Elle avait repris la chasse à l’homme entamée un jour de mai 1894, poursuivie sur trois continents, sur onze décennies, et qui aboutirait un jour à sa vengeance.
Ou à sa perte. Mais ne s’était-elle pas perdue, déjà, dans cette traque ?
La dernière fois qu’elle l’avait retrouvé, au Caire, c’était en 1922 ; leur rencontre ne s’était pas exactement déroulée comme elle l’avait prévu. Elle avait payé son erreur de la prison. Tant de temps gâché ; et elle avait cru le reperdre tout à fait. Il avait fallu, de nouveau, lire les journaux, aller de ville en ville, à la recherche des faits divers, des jeunes filles mortes, de celles qui disparaissaient, de celles dont on ne s’expliquait pas le suicide. On retrouve le prédateur en remontant ses proies, comme les cailloux sanglants d’un jeu de Petit Poucet.
D’ordinaire, l’homme d’Istanbul disparaissait sitôt son crime commis. Elle ne pouvait que retrouver une trace funeste, de plus en plus récente, qui lui indiquait qu’elle se rapprochait du meurtrier, qu’elle brûlait.
Sur les lieux, il fallait trouver, fouiller, repérer des indices ; c’était chose aisée, il ne changeait jamais d’identité, de nom, il descendait dans des hôtels dont elle avait appris à repérer le caractère luxueux mais discret, dans les centres-villes. Il ne fréquentait que les grandes métropoles, d’avion en avion. Il ne se cachait même pas, se perdait simplement, avalé par une nouvelle ville, pour un nouveau crime, comme un saurien pataugeant dans une vase rougeâtre.
Insolente impunité. Imprudence justifiée : les décennies lui avaient donné confiance.
Puis, il fallait compter sur la chance et l’instinct, deviner la destination suivante, pour le précéder enfin. Elle avait appris à le connaître. À le comprendre. Il le fallait, pour espérer le croiser un jour : penser comme l’assassin. Elle avait eu le temps pour cela.
Mais elle n’avait osé espérer cette chance. Cette fois, il était resté sur le théâtre de son meurtre. Trop confiant ? Trop sûr de lui ? Ou désireux d’être pris, comme le sont finalement tous les serial killers, quand ils se lassent de leur terrible jeu ?
Elle était arrivée à Paris il y a deux semaines. Elle avait, comme d’habitude, cherché des indices : où logeait-il, comment avait-il croisé sa victime, où l’avait-il attirée ?
Et en pensant visiter l’un de ses anciens repaires, elle tombait sur lui, qui y entrait.
*
Elle l’avait aperçu d’assez loin sur le trottoir, grâce à ce costume si aisément reconnaissable, une folie, une autre : il était si facile à identifier.
Il ne quittait jamais ces vêtements. Partout où elle avait interrogé, on l’avait reconnu à cela, cette tenue coloniale en pleine ville moderne. Une posture ? Un jeu de plus, semer des indices, signer sa sanglante trajectoire.
Elle l’avait vu juste à temps pour se ruer dans ce recoin, le cœur battant. L’avait-il repérée ? La reconnaîtrait-il, après tout ce temps ? Il avait terminé sa cigarette blonde, devant la porte de l’immeuble, sans jeter de coup d’œil autour de lui. Un homme parfaitement confiant, trop confiant. Elle avait pu l’observer à loisir. Inchangé, tranquille, la même allure que là-bas. Le même. Le vice, la cruauté ne finissent-ils pas par gâter les hommes ? Pas celui-là, du moins.
Rien sur ses traits n’indiquait qu’il avait noué un pacte avec la mort.
Elle se colla derrière un mur d’angle. Il allait ressortir. Elle n’avait pas sur elle l’arme de sa vengeance, un pistolet de fabrication italienne, de petit calibre, qui nécessitait un tir de près. Elle l’avait laissé dans sa valise, à l’hôtel, par crainte des contrôles de police. Mais ce n’était pas grave. Maintenant qu’elle avait retrouvé l’homme d’Istanbul, il ne lui échapperait plus.
Il fallait juste le suivre pour en avoir le cœur net, savoir où et comment elle pourrait lui donner le rendez-vous final ; ensuite, elle irait chercher l’arme.
Kathlyn
Il ressortit moins d’une heure plus tard, partit à pied, l’air pressé.
Kathlyn attendit, vit la chasseuse se glisser derrière les voitures et commencer sa filature, discrète comme une ombre, l’ombre que Kathlyn n’avait plus, qu’elle était devenue. Quantité négligeable, impalpable.
Un assassin, une vengeuse, et elle, entre eux, victime de leur longue guerre à tous les deux, une guerre séculaire, sans doute, dont elle n’avait été qu’un épisode. Malheureux. Collatéral. La vengeuse l’avait-elle définitivement oubliée, comme l’assassin ? Ce devait être comme une partie d’échecs entre eux deux, une longue partie à mort. Était-ce la fin, cette fois ?
Il y avait maintenant, dans Paris, quelqu’un qui savait toute la vérité. Quelqu’un qui était une alliée. Quelqu’un dont dépendait aussi la fin de sa longue errance.
Elle en ressentit, brièvement, une impression de gratitude. Mais la vengeuse ne pouvait pas savoir que Kathlyn l’aiderait, la vengeuse ne pouvait pas la voir. Elle ignorait qu’une adolescente de 16 ans, en longue robe coloniale, en chapeau d’un autre temps, d’un autre lieu, la regardait, complice, pleine d’un espoir inapproprié. Les fantômes n’espèrent plus. Et les vengeurs ? La vengeuse était vivante, et sa rage brûlait depuis… un siècle ? Davantage ?
*
Elle marchait entre eux, guettant Gaïané du coin de l’œil, derrière elle. La vengeuse était invisible pour qui aurait ignoré qu’il était suivi. Les pas de l’homme les emmenaient vers une bouche de métro. La vengeuse s’y engouffra à son tour, elle les suivit. Par bonheur, il n’y avait pas trop de monde pour un samedi, et Kathlyn pouvait se glisser tranquillement dans la foule, sans craindre de heurter une épaule.
Les ombres doivent se faire discrètes, c’est la règle. Elle se rapprocha de l’assassin, elle jetait des coups d’œil en arrière ; oui, la vengeuse les suivait toujours.
Ils firent trois changements. Elle admira la discrétion de la jeune femme aux cheveux courts et au blouson de cuir, qui savait sortir d’un wagon au moment où les portes se refermaient, lorsque l’assassin disparaissait déjà dans les couloirs des correspondances ; laisser de la distance entre eux ; se rapprocher imperceptiblement, avant qu’ils arrivent sur le quai suivant.
Une fois, il accéléra parce que le métro qu’il s’apprêtait à prendre entrait déjà en gare. Elle crut que la vengeuse allait les perdre, se retrouver seule sur un quai, à voir les feux arrière du train. Elle hésita un instant, l’attendre, pour une fois se détacher de lui ? Mais elle n’eut pas à trancher. La chasseuse s’engouffra dans le wagon de queue, juste à temps.
L’homme allait dans une direction qu’elle ne lui avait jamais vu prendre, vers une banlieue inconnue.
Gaïané
Le tueur sortit du train à Saint-Maur, d’un pas rapide, puis consulta le plan, à l’entrée de la station. Il ne connaissait pas l’endroit où il se rendait. Ce ne serait donc pas un repaire, une planque habituelle. Ce serait autre chose.
Le suivre ? Retourner immédiatement chercher le pistolet beretta, pour le surprendre à son retour, au repaire de l’avenue Dufour ?
Sa curiosité, peut-être aussi une superstition de chasseuse (« ne lâche pas la proie pour l’ombre »), lui dicta de continuer sa filature. Elle devait simplement veiller à n’être pas repérée, pour ne pas galvauder sa chance.
Elle lui laissa un peu d’avance, comptant sur l’instinct et cette électricité qu’il semblait laisser derrière lui.
Nour
Le coup de fil retentit, au premier étage, dans la salle à manger, pendant longtemps. Très longtemps. L’interlocuteur raccrocha, puis retenta sa chance, insista.
Qu’il aille se faire pendre, avec le fil de cuivre, si d’aventure son téléphone en avait encore un ! Nour dessinait, dans son grenier ; elle n’avait pas l’intention de s’en distraire pour aller répondre. De toute façon, ce serait pour sa mère. Elle ne recevait jamais d’appels, elle.
Finalement, elle entendit les pas de sa mère, dans l’escalier. Rapides et agacés. Leïla avait dû abandonner la boutique, au rez-de-chaussée, elle le lui reprocherait, sûrement. Et alors ? Il y avait une loi pour dire qu’on devait descendre du deuxième, plutôt que de monter d’en bas, quand la sonnerie retentissait exactement à équidistance des deux territoires ?
On verrait plus tard. Pour l’instant, elle devait finir ce…
– Nour ? NOUR !
Elle perçut immédiatement, dans la voix blanche de sa mère, l’incrédulité et l’angoisse. Ce n’était pas l’engueulade prévue. Quelque chose était arrivé.
Elle se leva, dégringola l’escalier de meunier.
Dans la salle à manger, Leïla tenait le téléphone. Elle avait les yeux pleins de larmes, la bouche ouverte, semblant incapable de comprendre ce que le téléphone venait de lui annoncer.
Finalement, elle réussit à prononcer ces quelques mots :
– Nour… C’est ta grand-mère…
Kathlyn
Une librairie de photographie, c’était donc cela que l’assassin venait chercher ?
La devanture disait : « Des mots sur les images – Photographie / Cinéma / Beaux-Arts ». Elle traduisit avec difficulté les derniers mots de l’enseigne dans la langue de Shakespeare, la seule qu’elle parlait : Photography ; Movie ; Painting.
Seule la première partie du programme intéressait l’homme. Photographie. Depuis trois jours, il compulsait des archives, des microfilms et des vieilles éditions de photos, dans la salle de consultation publique de la Bibliothèque nationale. Même dans cette pièce pleine de silence et de monde – chercheurs, étudiants, curieux –, Kathlyn n’avait pas osé s’approcher, se pencher au-dessus de son épaule, voir en détail ce qu’il cherchait. Morte, il la terrifiait encore.
Clic. Un bruit parasite se produisit derrière elle.
Elle n’eut pas le temps de se retourner. Au même moment, l’assassin s’apprêtait à entrer dans la boutique, mais il dut voir quelque chose à l’intérieur, eut un mouvement de recul, fit volte-face, comme un coupable change soudain de direction.
Clic.
Elle vit Gaïané Tansu sortir de sa cachette. Se glisser à la suite de l’assassin. À ce moment, deux femmes surgissaient de la boutique (ou plutôt, une femme et une toute jeune fille, une adolescente). Elles ne semblaient pas avoir surpris le manège de l’assassin, de la vengeuse. Elles semblaient bouleversées, mais la femme la plus âgée se retourna, prit le temps de fermer le magasin.
Clic-clic. Un troisième et un quatrième déclic, derrière elle.
Elle se retourna cette fois. Derrière une autre voiture, un garçon, en chemise blanche et baggy, armé d’un zoom, se dissimulait et prenait le magasin en photo.
Bon sang. Mais elle connaissait ce garçon. Elle l’avait vu voici quatre mois, le jour où elle avait retrouvé le tueur.
Que faisait-il là ? Avait-il… compris ?
*
Elle vit la vengeuse se retourner à son tour, fixer le photographe d’un air terrible.
Elle vit que l’espion, repéré, baissait son appareil et s’éclipsait prudemment.
Elle vit un taxi s’arrêter devant le magasin. Et juste avant de s’y engouffrer, elle surprit quelque chose qui n’était plus arrivé depuis quatre-vingt-dix ans. La jeune fille qui accompagnait sa mère la regardait, elle, Kathlyn. Fixement. L’air stupéfait de voir une lady anglaise, en longue robe blanche, là, au beau milieu de la rue, à quelques mètres d’un magasin de photographie, dans une banlieue moderne d’une ville moderne.
Se pouvait-il qu’elle… soit vue ?
Kathlyn, d’instinct, fit trois pas, glissa derrière une camionnette. Avait-elle rêvé ?
Gaïané
Le premier taxi partit en trombe, un second s’arrêta, immédiatement. Le tueur qui l’avait hélé s’y jeta, la Peugeot blanche sembla se lancer à la poursuite de la Mercedes grise. Une filature, lui aussi ? Ou simplement une fuite ?
Gaïané tourna la tête, à droite, à gauche. Pas d’autre voiture en vue. Il lui échappait, stupidement… Si seulement elle avait eu son arme, elle aurait pu…
Le jeune photographe qui avait pris la poudre d’escampette la regardait, du fond d’une rue latérale. Il semblait hésiter sur l’attitude à adopter : revenir, s’évanouir ?
Celui-là, qui était-il ? Que se passait-il ?
Un piège ?
Elle ne comprenait pas ce qui se produisait.
La filature. L’espionnage. Elle devait disparaître, vite.
Elle n’avait pas eu le temps de voir le visage des deux femmes qui sortaient : qui étaient-elles ? Le tueur les suivait-il ? Avait-il rendez-vous avec elles, avec la plus jeune d’entre elles ? Une proie ?
Il fallait qu’elle parte, quelque chose ne tournait pas rond. Elle jeta cependant un coup d’œil à la vitrine de la librairie, pour en retenir l’adresse, et elle comprit. En toutes lettres, sur la porte, était écrit : « Leïla Malicki est heureuse de vous accueillir dans cet espace consacré aux mots sur l’image. »