Visage slovène

Brina Svit

 

 

 

 

PAR OÙ COMMENCER

 

 

On dirait que je ne sais pas par où commencer. Paris ? Ljubljana ? Buenos Aires ? J’ai au moins trois débuts différents qui n’ont rien à voir les uns avec les autres et sont pourtant, chacun à sa manière, à l’origine de ce livre. J’ai aussi quatre cahiers de notes. Une centaine de photos, portraits pour la plupart. Des lettres d’Andrej Rot, surnommé Gandhi, un des personnages de ce livre, en excellent slovène, ce qui ne va pas de soi vu qu’il est né en Argentine et y a vécu trente-sept ans. Un autre recueil de lettres, de Witold Gombrowicz celui-là, écrivain polonais, qu’on va appeler Gombro pour faire court, écrites en un espagnol très particulier et destinées à son ami Goma après avoir quitté Buenos Aires au bout de vingt-quatre ans d’exil. Et un titre, le seul possible.

Si je veux vraiment commencer par le début, c’est-à-dire par le moment où j’ai pour la première fois parlé de ce livre, je dois reprendre les pages relatant une rencontre assez frivole à la Fnac du boulevard Saint-Germain. C’est un dialogue entre deux personnes : un homme élégant et désœuvré de cinquante ans qui vient de s’acheter un appareil photo, et la narratrice, qui veut en acheter un aussi, mais ne sait pas encore lequel. « Prenez un petit compact à mettre dans la poche. Vous n’allez pas draguer les photographes, dit-il derrière son dos, la voyant prendre en main différents reflex avec de longs objectifs. — Non, non, ce n’est pas pour draguer les photographes. — Alors faites comme moi. Achetez un appareil qu’on a toujours sur soi. Je veux bien vous en offrir un pour vous convaincre. »

Elle recule d’un pas. « Me l’offrir ? — Oui… — Êtes-vous sérieux ? — Complètement. — Mais j’en ai déjà un. — Un café alors. Voulez-vous prendre un café avec moi ? »

Le dialogue — que je ne vais pas reprendre en entier — continue à une table de la pâtisserie viennoise, rue de l’École-de-Médecine. C’est là que la narratrice — moi, le plus fidèlement possible — explique à cet inconnu, plutôt bel homme, habillé avec soin, visage peu expressif, indolent, lisse, sauf les yeux, vifs et curieux, qu’elle veut écrire un livre sur l’identité.

Identité ? s’étonne-t-il. Oui, celle qui se transmet par la langue, qui a son histoire, sa mémoire. Celle qu’on met en récit et s’inscrit sur notre visage. Voilà ce qui m’intéresse, l’histoire qui s’inscrit sur notre visage. C’est la raison pour laquelle j’ai besoin d’un bon appareil photo : je vais photographier des visages et les insérer dans mon livre.

Il m’écoute. Des visages de qui ? demande-t-il, d’un ton détaché. Des Slovènes qui vivent à Buenos Aires, des exilés, première, deuxième, troisième génération.

Il a l’air surpris. Une drôle d’idée, dit-il. Il a raison. Si je l’avais eue il y a trente ans, ça aurait été moins drôle : s’intéresser à l’émigration politique slovène en Argentine, celle qui est partie après la Seconde Guerre mondiale, a été très mal vu, pour ne pas dire interdit dans l’ancienne Yougo, comme on l’appelle aujourd’hui. Mais aucun danger, à l’époque ils ne m’intéressaient pas. Ils étaient tout simplement de mauvais Slovènes pour moi, collabos, traîtres, réactionnaires, ceux qui avaient fui le pays, qui avaient tort et continuaient à avoir tort de l’autre côté de la terre, et ce d’une manière têtue, revancharde, menaçante, comme on nous disait à l’école. Quand je suis allée la première fois à Buenos Aires — pour danser le tango et éventuellement lire sur place le Journal de Gombro —, je n’ai rien fait pour les rencontrer, aucunement concernée par ces compatriotes avec qui je ne partageais rien : je vivais à Paris et mon père avait été résistant pendant la guerre. Si, un matin d’avril 2005, je n’avais pas pris un taxi dont le chauffeur était slovène, je serais certainement passée à côté de leur histoire, et en un sens, aussi, à côté de la mienne.