Vicious

V.E. Schwab

 

Sydney poussa un petit gémissement qui trahissait son malaise – un inconfort sans rapport avec le froid mordant. Victor, lui, se contenta d’esquisser un petit sourire.

— Allez, courage, Syd ! lui dit-il, nonchalant. Ça va être une vraie partie de plaisir, tu verras…

Pour tout dire, lui-même n’appréciait que modérément les cimetières. Et encore moins les morts, sur qui il n’avait aucune emprise. L’ironie de la situation avait de quoi le faire sourire… Si Sydney, elle, les détestait, c’était pour la raison inverse : parce que son pouvoir sur eux était immense, au contraire. Les bras serrés sur la poitrine, elle frottait inconsciemment de son pouce ganté l’endroit où, quelques jours plus tôt, la balle avait pénétré dans sa chair – chez elle, ce réflexe était d’ailleurs en passe de devenir un véritable tic.

D’un geste décidé, Victor planta l’une des pelles dans la terre avant de lancer l’autre à sa camarade, qui décroisa les bras juste à temps pour l’attraper. La bêche était presque aussi grande qu’elle. À quelques jours de son treizième anniversaire – au douzième mois de sa douzième année –, le moins qu’on puisse dire, c’est que Sydney Clarke était loin d’avoir une stature imposante. Il en avait toujours été ainsi, mais avoir à peine pris plus d’un centimètre depuis le jour de sa mort n’avait sans doute rien arrangé. L’adolescente souleva la pelle, dont le poids lui arracha une grimace.

— C’est une blague, j’espère ?

— Même pas. Allez ! Plus vite on creuse, plus vite on rentre au bercail…

Le « bercail » se résumait en fait à une simple suite d’hôtel où les attendaient les habits volés de Sydney, le chocolat au lait de Mitch et les sacro-saints dossiers de Victor – mais là n’était pas la question. Aux yeux de la jeune fille, en cet instant précis, n’importe quel endroit au monde eût été préférable à ce satané cimetière. Les doigts cramponnés au manche de l’outil, l’adolescente observait la sépulture. Son compagnon, lui, avait déjà commencé à creuser.

— Et si… hésita-t-elle, la gorge serrée. Et si, sans le vouloir, je réveillais aussi les autres ?

— Aucune chance… Tu n’as qu’à te concentrer uniquement sur cette tombe-là, la rassura Victor d’une voix douce avant de poser sur elle un regard pensif. Mais… depuis quand as-tu peur des cadavres, toi ?

— Arrête de raconter n’importe quoi ! rétorqua-t-elle aussitôt.

Elle avait répliqué vertement, en bonne cadette qui veut à tout prix s’imposer… Les habitudes ont la vie dure. Mais si Sydney était bien la petite sœur de quelqu’un, elle n’était pas celle de Victor.

— Il faut voir le bon côté des choses, la taquina-t-il en jetant une première pelletée de terre sur le gazon taillé ras. Même si tu les réveillais, ce n’est pas comme s’ils pouvaient se faire la malle, non ? Allez… Maintenant, au travail !

Les courtes mèches blondes de Sydney lui balayèrent le front quand elle se pencha en avant pour commencer à creuser. Tous deux s’attelèrent à leur tâche dans l’obscurité sans mot dire – et seuls le fredonnement de Victor et le bruit sourd des pelles vinrent ensuite briser le silence.