Vichy ; l'événement, la mémoire, l'histoire

Henry Rousso

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

L'IMPACT DE L'ÉVÉNEMENT

 

 

 

 

QU'EST-CE QUE LA « RÉVOLUTION NATIONALE » ?

 

 

Il a fallu attendre la fin des années 1960 pour que les historiens prennent au sérieux le projet politique de Vichy et voient dans la « Révolution nationale » autre chose qu'un catalogue d'intentions plus ou moins cohérentes1. Pourtant, bien qu'éphémère, le phénomène mérite d'être analysé. C'est la seule fois, en effet, où une culture politique à tendance autoritaire et réactionnaire a eu en charge les destinées du pays. Jusque-là, elle était minoritaire. Elle a été écartée des responsabilités tout au long de la IIIe République et elle sera quasiment exclue après 1944. Elle a certes exercé le pouvoir dans des conditions exceptionnelles, mais elle n'a pu le faire que parce qu'elle représentait une tendance non négligeable dans l'éventail des traditions idéologiques françaises.

« Révolution culturelle » ? C'est Pétain lui-même qui le proclame, le 25 juin 1940, jour de l'entrée en vigueur de l'armistice et avant l'avènement officiel du régime de Vichy : « C'est à un redressement intellectuel et moral que d'abord, je vous convie. » Il ne s'agit pas simplement de changer les hommes ou de repenser la gestion du pays, mais bien de transformer les structures de la société française, en réaction contre le système républicain, le capitalisme libéral, l'individualisme et l'universalisme de la société moderne.

Le terme même de « Révolution nationale » couvre à la fois un corps de doctrine, qui puise à diverses sources intellectuelles, et une série de réformes institutionnelles, économiques, sociales ou culturelles effectives.

Vichy s'attelle à la tâche dès juillet 1940. La nécessité d'un « redressement intérieur », préconisé par le clan Pétain-Weygand, n'était-elle pas l'une des justifications de l'armistice, un mois plus tôt ? L'urgence est donc de mise. Pas question d'attendre la levée de l'occupation ou la signature d'une paix séparée. Ces objectifs sont d'ailleurs indissociables : Révolution nationale et collaboration d'État constituent les deux volets d'un même projet politique. La rénovation intérieure est, en effet, entièrement conditionnée par la réussite de sa politique « extérieure », la collaboration avec le Reich.

Comment la France peut-elle concevoir une œuvre durable sans recouvrer, d'abord, sa souveraineté et sans négocier, ensuite, sa place dans le futur équilibre européen ? À l'inverse, les fondements idéologiques de la Révolution nationale rangent obligatoirement celle-ci dans le camp du nazisme et du fascisme, dont elle ne peut, en toute logique, que souhaiter la victoire. On imagine mal la survie d'un tel régime dans le cadre d'une victoire alliée, même si certains, à Vichy, en rêvent et même si la politique pratiquée par les Américains, notamment en 1942, en Afrique du Nord, a pu laisser planer un doute. La Révolution nationale s'affirme ainsi, dès l'origine, comme une vision étroite mais globale du monde. Elle est surtout, au sens plein du terme, une certaine idée de la France.