Une part de ciel

Claudie Gallay

 

On était trois semaines avant Noël. J'étais arrivée au Val par le seul train possible, celui de onze heures. Tous les autres arrêts avaient été supprimés. Pour gagner quelques minutes au bout, m'avait-on dit.
C'était où, le bout ? C'était quoi ?
Le train a passé le pont, a ralenti dans la courbe. Il a longé le chenil. Je me suis plaqué le front à la vitre, j'ai aperçu les grillages, les niches, les chiens. Plus loin, la scierie sombre et la route droite. Le bungalow de Gaby, la boutique à Sam, les boîtes aux lettres sur des piquets, le garage avec les deux pompes et le bar à Francky.
On avait bâti des maisons tristes cent mètres après la petite école. Les stations de ski étaient plus haut, sur d'autres versants.
J'ai pris ma valise. Je l'ai tirée jusqu'à la porte.
Le Val-des-Seuls n'est pas l'endroit le plus beau ni le plus perdu, juste un bourg tranquille sur la route des pistes avec des chalets d'été qui ferment dès septembre.
Le train est entré en gare.
J'ai regardé le quai.
J'avais froid.
J'ai toujours froid quand je reviens au Val. Un instant, j'ai res­senti l'envie terrible de rester dans le train.
Je suis née ici, d'un ventre et de ce lieu. Une naissance par le siège et sans pousser un cri. Ma mère a enterré mon cordon de vie dans la forêt. Elle m'a condamnée à ça, imiter ce que je sais faire, revenir toujours au même lieu et le fuir dès que je le retrouve.
Deux fois par an, avec le père des filles, on faisait la route. Par­fois en train, le plus souvent en voiture. Saint-Etienne, Vienne, Lyon, et on tirait à l'est, Chambéry, Saint-Jean-de-Maurienne. On ne restait jamais longtemps, quelques jours à certaines vacances, celles de Pâques et du bel été. Des jours pris sur nos congés, on voulait que les petites connaissent le pays, qu'elles rencontrent Yvon, Gaby et la Môme. Qu'elles aient un aperçu du sol, du sang. Et de la famille.


"Dès que je vois les cimes, j'ai le cœur qui se tend", c'est ce que je disais au père des filles. Je m'arrêtais toujours cinq minutes après le panneau d'entrée, dans le même virage, une courbe d'ombre derrière la chapelle. La main au panneau. Il fallait que je prenne l'air. De grandes goulées de vent froid que j'avalais les yeux dans le ciel et les pieds dans le fossé.
Je m'arrêtais aussi au retour. Même endroit. De l'autre côté.
L'été précédent, j'étais venue seule.
Le train a stoppé le long du quai. Une gare sans guichet. Les fenêtres étaient murées par des parpaings.
Philippe m'attendait. Son badge de garde forestier brillait au revers de sa veste. Il avait pris des rides en vrac, les cheveux en broussaille, une barbe de trois jours et des kilos en trop.
Philippe est mon frère.
À part lui, il n'y avait personne.
Personne non plus en face, sur l'autre quai.
— Ça va ?
— Ça va.
— Pas trop long ?
— Non.
Le train est reparti. Il desservait Modane, après la frontière et Bardonecchia.
Un autre allait passer dans quatre minutes. Direction Cham­béry. Celui-là ne s'arrêterait pas.
Philippe a voulu qu'on attende Gaby. On s'est assis sur un banc. L'horloge au-dessus de la porte marquait un temps d'une seule aiguille, celle des minutes s'était décrochée et reposait dans le fond bombé du cadran.
La boule de verre était dans ma poche, je l'ai sortie, je l'ai fait tourner dans ma main. Une boule à touristes pleine d'eau avec de la neige en synthétique et un cheval à bascule à l'intérieur. Pendant le voyage, je l'avais posée sur la tablette, les secousses faisaient dan­ser les flocons.
Philippe lui a jeté un regard.
Cette boule de verre, c'est Curtil qui me l'avait envoyée. Je l'avais reçue huit jours avant, à Saint-Etienne.
Philippe avait reçu la sienne ici, Gaby aussi.