Une forêt de laine et d'acier

Miyashita, Natsu

 

– C’est pour la négociation ? demandai-je en ouvrant le battant.

– Je me présente : M. Itadori, d’Etō Musique.

Un marchand de musique ? Cet homme âgé n’était peut-être pas le visiteur que j’étais censé accompagner, alors. J’aurais dû demander son nom au professeur.

– M. Kubota m’a dit être en réunion aujourd’hui. Ça ne fait rien, j’ai juste besoin du piano, déclara-t-il.

Kubota. Mon professeur principal.

– On m’a chargé de vous conduire au gymnase…

– Tout à fait, je suis venu voir l’instrument qui y est entreposé, répondit-il en enfilant les pantoufles grises réservées aux visiteurs.

Qu’allait-il donc faire à ce piano ? Non que la question m’intéressât véritablement.

– Par ici.

J’ouvris la marche, mon mystérieux visiteur sur les talons. Sa mallette rectangulaire semblait lourde. Je me contenterais de l’escorter à bon port avant de rentrer chez moi.

Arrivé devant l’instrument, l’homme déposa son chargement par terre avec un hochement de tête, sans doute pour me donner congé. Je lui rendis son salut et fis volte-face. La salle, d’ordinaire investie à cette heure par les clubs de basket et de volley-ball, se trouvait plongée dans le silence. Les hautes fenêtres laissaient entrer la lumière du soleil couchant.

Alors que je m’apprêtais à regagner le couloir, un son s’éleva. Un coup d’œil en arrière me révéla qu’il provenait du piano. Jamais je n’aurais pu le deviner… Une sensation aussi agréable qu’indescriptible s’empara de moi à l’écoute de ce timbre étonnamment tangible et profondément nostalgique.

L’homme continua de faire sonner l’instrument sans se soucier de moi. Il ne jouait pas vraiment ; il se contentait d’enfoncer les touches une à une. Après un moment d’hésitation, je rebroussai chemin pour me rapprocher.

L’homme ne sembla pas remarquer mon retour. Il s’écarta du clavier pour aller ouvrir le couvercle du grand piano. Ce couvercle… on aurait dit une aile. Une grande aile noire, qu’il soutint le temps de sortir une petite béquille pour la maintenir en place avant de se remettre à jouer.

Un parfum de forêt. L’orée d’un bois, à la tombée de la nuit. Je fis mine d’avancer, avant de me retenir – car les ténèbres sylvestres représentaient le danger. Petit, j’avais souvent entendu des histoires d’enfants perdus dans les bois, incapables de retrouver leur chemin. Interdiction de s’y aventurer passé le crépuscule : la nuit tombait plus vite qu’on n’en avait conscience.

En un clin d’œil, l’homme avait ouvert sa sacoche emplie d’outils que je n’avais jamais vus. Que comptait-il faire avec ces ustensiles ? Allait-il s’en servir sur le piano ? Mieux valait ne pas le lui demander – la question risquerait d’engager ma responsabilité. Qu’il me réponde, et je devrais à mon tour trouver quelque réplique. Les énigmes se bousculaient pêle-mêle dans ma tête, informes. Sans doute parce que je n’avais rien d’autre à lui dire.