Une enfance de rêve

Catherine Millet

 

 

 

 

 

 

 

L’Appel

 

 

 

Dans les derniers jours du mois d’octobre 1951, une fin de matinée, mes parents rentrèrent à la maison et ma mère posa sur le divan qui servait de lit à sa mère un bébé dont la seule image qu’il m’ait laissée est celle d’une de ses mains que je fus autorisée à caresser. Il faut dire que le divan se trouvait dans la pénombre, appuyé contre le mur opposé à celui de la fenêtre, dans ce qui était la pièce principale du petit appartement que nous occupions et qui donnait sur une cour étroite. On entre dans la vie avec les poings serrés, et j’ai joué à déplier les doigts minuscules comme font certainement beaucoup de petites filles, en comparant cette main à celles d’un gros baigneur en Celluloïd que j’avais. Elle était délicieusement douce. Ma mère, attentive et grave, m’encouragea à ce jeu : « Tu peux toucher. Oui, oui, vas-y, tu peux toucher. »

Un autre souvenir, revenu celui-là à la faveur d’une psychanalyse entreprise vingt ans plus tard, est le suivant : nous avions attendu très longtemps des livreurs et comme ceux-ci n’arrivaient pas, ma mère et ma grand-mère avaient finalement décidé de sortir en promenade. Comme nous passions la porte vitrée qui séparait la cage d’escalier du vestibule de l’immeuble, j’avais éclaté en sanglots. Les deux femmes s’en étaient amusées tout en s’empressant de me consoler. Quand ce souvenir avait émergé, ma mère vivait encore et je l’avais interrogée. Elle se rappelait la scène. Selon elle, elle avait eu lieu une après-midi où elle attendait la livraison de nouveaux lits. J’avais jusqu’alors dormi dans la chambre de mes parents mais, à la naissance de mon frère, on y avait installé le lit à barreaux de celui-ci, et décidé que désormais je dormirais dans la même pièce que ma grand-mère. Ce que le souvenir avait laissé de côté, c’était qu’à l’instant où nous sortions, nous étions tombés sur les livreurs que nous n’attendions plus. Les lits qu’ils apportaient étaient des lits gigognes, et à partir de ce jour, chaque soir, il fallait sortir l’un de dessous l’autre, et le mettre au niveau en redressant ses pieds, et nous avons ainsi dormi côte à côte, ma grand-mère et moi, dans des lits accolés faute de place, le reste de la pièce étant occupé par un buffet ainsi que par une table et des chaises de salle à manger d’allure rustique. On m’avait attribué celui qui était contre le mur parce que bien sûr ma grand-mère se levait plus tôt que moi.

Nous avons ainsi vécu à cinq dans ce deux-pièces. On pénétrait par un couloir exigu sur lequel donnaient à gauche la cuisine qui était tout en longueur et, au fond, cette pièce à usage variable. À droite, il y avait la porte à double battant d’un placard dans lequel on promettait de m’enfermer à la prochaine bêtise ; on m’y enferma d’ailleurs quelquefois, et j’y restais immobile et terrorisée parce que la punition était assortie de cette menace : son plancher comportait une trappe par laquelle je pourrais bien tomber en enfer. Pour aller à la chambre dont j’avais été délogée, il fallait traverser la pièce principale. Je ne sais plus où se trouvaient les W.-C., mais je me rappelle que nous faisions notre toilette (nous disions plutôt que nous nous débarbouillions) au-dessus de l’évier de la cuisine.