Un lourd destin

Charles Juliet

 

JOHANN

 

 

Alors que j’étais enfant, une passion s’est emparée de moi : la passion de la lecture. À l’adolescence, cette passion s’est pour ainsi dire embrasée, et pris de boulimie, j’ai dévoré des dizaines et des dizaines de livres. À l’époque, je ne savais pas pourquoi j’étais possédé d’une telle passion. Par la suite, j’ai compris que ce que je cherchais dans ces livres, c’était l’essence de la vie – une vie condensée, intensifiée, magnifiée. Un inconnu m’admettait dans son intimité, me prenait pour confident et me racontait avec  force détails le meilleur de ce qu’il avait vécu. Avec lui pour guide, je m’embarquais dans un voyage où tout allait me passionner de ce qu’il me donnerait à voir, à entendre et à ressentir.

Puissance des mots ! Puissance de l’imaginaire ! Fabuleux moments qui abolissent le quotidien et me hissent à une altitude où la vie se fait toujours plus riche, plus désirable, plus excitante…

De ces livres que j’ai lus, certains sont oubliés. D’autres ont laissé en moi des traces profondes. Un jour, je me suis rendu compte que les écrivains que j’aime particulièrement sont ceux dont la vie et l’œuvre ne présentent aucune discordance, ceux qui ont vécu en accord avec leurs idées, en accord avec ce qu’ils ont écrit. Avec eux qui peuvent avoir quitté ce monde depuis longtemps, j’ai noué de ferventes amitiés, et ils sont pour moi aussi vivants que les êtres que je côtoie chaque jour. Hölderlin, Friedrich Hölderlin est de ceux-là.

Bien évidemment, j’ai passablement fréquenté ses poèmes, ses proses, ses lettres. J’ai lu aussi les témoignages que nous ont laissés les personnes qui l’ont connu, ainsi que des études, des essais et les biographies qu’il a inspirées.

En outre, dans le désir d’obtenir à son sujet un maximum d’informations, de savoir sur lui le plus possible de choses, je me suis rendu en des lieux où il a vécu – Nürtingen, Maulbronn, Tübingen… Un matin, et bien que je ne sois pas un idolâtre, j’ai passé deux heures, à la bibliothèque de Stuttgart, à tenir dans mes mains, à scruter avec tendresse les feuilles grand format sur lesquelles il avait écrit et retravaillé ses poèmes.

Une autre fois, un soir d’automne, à l’heure où la nuit descendait sur le cimetière de Tübingen, je me suis recueilli sur sa tombe. Une tombe effondrée, couverte de lierre et qu’une main inconnue avait honorée de quelques fleurs.

Frappé par ce qu’il a écrit non moins que par les épreuves qui ont émaillé son existence, je me suis demandé à maintes reprises qui avait été l’homme Hölderlin, ne pouvant éviter de me faire de lui une certaine image. Une image forcément subjective. Il est né il y a plus de deux siècles, à une époque où les bourgeois et les notables portaient perruque, où on se déplaçait en calèche, où seuls de rares privilégiés pouvaient faire des études, et il n’est pas possible de se représenter comment alors on vivait et se comportait.