UN empoisonnement universel ; comment les produits chimiques ont envahi la planète

Fabrice Nicolino

 

 

 

 

 

 

 

PROLOGUE

 

 

 

 

 

Quand la nature danse et se marie

 

 

C’est un monde onirique, où tout semble possible. L’entre­choquement est l’un des grands maîtres de cérémonie, servi par les passions les plus vives. On aime à la folie et l’on se jette sans façon dans les bras d’un qu’on ne connaissait pas la milliseconde d’avant. On déteste et l’on s’enfuit à la vitesse du son, sans se retourner sur un passé qui n’a jamais existé. L’univers est fait de paillettes, de palettes, de couleurs, de formes, de rencontres incessantes.

Dans ce cosmos définitivement provisoire, le mouvement est perpétuel, l’aventure permanente, l’incroyable réel. Vous qui entrez sans passeport dans ce vaste pays inconnu, oubliez vos craintes et laissez à l’entrée ce pauvre viatique qui ne ferait que vous encombrer. La chimie est une merveille que l’on doit contempler, au tout début du moins, avec les yeux d’un enfant découvrant le bonheur.

Et en effet, qu’est-ce donc que la matière ? Au sens où nous l’entendons, existe-t-elle seulement ? Prenons un exemple simple, celui d’une goutte d’eau. Ce que l’œil nous dit masque 5 000 milliards de milliards d’atomes. Par commodité, disons qu’il s’agit de billes d’une dimension défiant, bien entendu, nos sens.

Il a suffi pour cela de changer d’échelle. Ce que l’on peut appeler, pour mieux se faire comprendre, l’effet Microcosmos. En 1996, les réalisateurs Claude Nuridsany et Marie Pérennou inventent le « Peuple de l’herbe ». Soit un bout de champ dans l’Aveyron, quelconque à la vérité. En adaptant lentilles et appareils aux dimensions des insectes et des arachnides, ils mettent au jour un autre univers, inconnu, où se déroulent une infinité de naissances, de combats et d’amours.

Certes, oui, la vie des atomes semble plus simple que celle d’une fourmi rousse ou d’un scarabée rhinocéros. Mais elle englobe ces petites bêtes, et jusqu’à la Voie lactée. Celle-ci, qui nous paraît à distance ne faire qu’un tout, est un ensemble d’innombrables points, qui contiendrait selon le télescope américain Kepler au moins 17 milliards de planètes d’une taille comparable à celle de notre vieille Terre.

 

 

Une lèvre ou un pied, Hitler ou Gandhi

 

Le temps aussi prend, dans ces conditions, des contours fantastiques. Si l’on était capable d’agir pleinement à d’autres dimensions que celles auxquelles nous sommes habitués, il nous faudrait une patience d’ange. On a ainsi calculé que, pour déposer sur le plateau d’une balance un seul gramme de soufre, il faudrait disposer de 6 000 milliards de siècles. En saisissant le soufre atome après atome, évidemment sans s’arrêter jamais.

L’univers entier n’est composé que d’une centaine d’éléments chimiques de base : 118 ont été recensés, dont 94 sont naturels. Les combinaisons de ces éléments de base rendent compte de tout ce qui existe. Un grizzly ou un tableau de Van Gogh. Un tablier de boucher maculé de sang ou une gorgone. Un matelas triple épaisseur ou une goutte de pétrole. Une lèvre ou un pied. Hitler ou Gandhi. La vie entière n’est qu’un mélange des quelques fondamentaux que sont, par exemple, l’hydrogène, le carbone, l’azote, l’oxygène, mais aussi le plomb, le chlore, le calcium, le tungstène, l’iode.