Un dernier verre de thé et autres nouvelles

Mohammed EL- Bisatie

 

 

 

 

 

 

 

LA LANDE



 

 

Notre village donne sur le lac. Nous en séparent de vastes étendues de terres incultes couvertes d’une fine couche de sel friable, de roseaux vite fanés, de buissons d’épineux qui s’enchevêtrent en boules volumineuses que le vent sans cesse arrache et rejette et qui finissent en brindilles dans nos rues.

 

La lande, des années, est restée inhabitée. Petits, nous allions y courir, avides d’odyssées et de terres inconnues. Cependant nous ne nous éloignions guère, bientôt brûlés par l’ardeur du soleil et le vent gorgé de sel. À présent, nos enfants s’y aventurent à leur tour.

À la saison des migrations, des gitans viennent, qui plantent leur tente là-bas. Ils y demeurent le temps qu’il faut. Un jour, ils repartent, et personne ne s’en aperçoit.

Le village, peu à peu, s’est agrandi, s’est étendu dans l’autre direction, du côté du fleuve.

 

Les gens de chez nous n’aiment pas la pêche. Elle ne les a jamais intéressés. Ils ont les métiers qu’on leur a transmis, ça ne rapporte pas grand-chose mais c’est bien suffisant.

Les pêcheurs viennent des villages alentour jusqu’à notre lac. Nous les voyons arriver au milieu de la nuit, leurs filets sur le dos couverts d’une toile de jute. Ils s’arrêtent aux échoppes pour acheter du tabac, des allumettes. Ils n’ont pas l’air pressé. Ils détournent le visage des lampadaires éblouissants, s’assoient parfois près du café encore ouvert qui donne sur le pont – ils le traverseront tout à l’heure pour s’enfoncer dans la lande obscure. Ils vont boire un verre de thé puis s’en aller.

Les villageois, au matin, les attendent pour acheter leur poisson. Les pêcheurs se lavent dans l’eau du fleuve, y rincent leurs filets, leurs paniers, puis repartent. Ils finiront par construire sur la rive de petits abris de roseaux, y laisseront leur équipement jusqu’à leur retour.

Que le poisson afflue et leurs femmes, leurs enfants, les suivent ; ils restent là-bas des jours, à pêcher sans repos. Les femmes rapportent le poisson au village, où les marchands, sur le pont, les guettent.

 

Souvent ils se battent – les dernières heures, quand le poisson vient à manquer. Nous attendions ce moment, nous aussi, l’avons pressenti mille fois, et voilà que nous apprenons qu’ils se battent. Les pêcheurs de tel hameau avec ceux du hameau voisin. En voici un qui arrive de la lande, la tête bandée d’une guenille, marchant à pas précipités vers la gare pour quitter le village. Puis nous voyons les autres – ceux du hameau d’à côté – descendre du train, se mettre en route vers le village comme une nuée obscure. Des femmes en habits noirs, des hommes munis de bâtons ; l’un d’eux, à leur tête, vêtu d’une gallabeya propre, autour du cou un châle blanc. Il va louer une calèche et deux charrettes. Ses gens se sont regroupés à l’écart, tournés les uns vers les autres en l’attendant. Puis, avec les charrettes, ils partent vers la lande.