Tropique de la violence

Nathacha Appanah

 

J’ai vingt-sept ans et je me marie. Je ne me souviens pas de ma robe mais je me souviens que ma mère attend avec moi devant la mairie. Le vent est si fort qu’il a renversé les bacs de buis disposés dans la cour pavée de la mairie. Chamsidine est en retard. Ma mère me dit Fais attention Marie, tous les hommes sont les mêmes. Cham arrive alors en courant, en riant.

J’ai vingt-huit ans et je vis à Mayotte, une île française nichée dans le canal du Mozambique. Nous louons le premier étage d’une maison dans la commune de Passamainti, à quelques kilomètres du chef-lieu, Mamoudzou. Je travaille comme infirmière de nuit au CHR. Chamsidine, lui, est en poste à l’hôpital de Dzaoudzi. Chaque matin quand je termine mon service à six heures, quelle qu’ait été ma nuit, quelle qu’ait été la dureté de cette garde-là, je marche lentement, légère, si légère, dans le matin. Je descends la côte et je sais que la petite fille m’attend. Elle est rousse de poussière, ses pieds et ses mains sont épais comme ceux des ouvriers, ses cheveux sales et gris. Elle m’attend en souriant. Avant de quitter le service, j’ai récupéré à la cafétéria ce qui traîne, un paquet de biscuits, une orange ou une pomme. Entre elle et moi, c’est une étrange relation qui s’est nouée depuis que je travaille ici. Je m’arrête devant elle, elle me sourit, et je lui donne ce que j’ai à donner. Elle ne me dit jamais rien, ni bonjour, ni merci, ni au revoir. Elle tend rapidement la main, je sens qu’elle ne veut pas donner l’impression de faire la manche, d’ailleurs elle me regarde, moi, dans les yeux et jamais ce que je pose dans sa paume. Elle referme aussitôt les doigts et cache sa main derrière son dos. Son sourire s’élargit un peu. C’est un petit bonus à la mesure du petit rien que je lui donne. Je ne sais pas si elle comprend le français. Je ne lui ai jamais donné mon nom et je ne lui ai jamais demandé le sien. Peut-être qu’elle vit dans la case en tôle que j’aperçois entre les arbres maigres, sur la colline. Peut-être qu’elle vit cachée dans les bois, comme beaucoup de familles de clandestins. Peut-être que ce que je lui donne va être partagé à plusieurs. Peut-être. Mais je ne pense pas beaucoup à ces choses-là. Je fais ce que je fais, cela ne me coûte rien, cela ne l’oblige pas à être reconnaissante, cela dure trente secondes à peine, je continue ma route et j’oublie la petite fille.

Je ralentis devant la foule bigarrée qui attend l’ouverture des bureaux de la préfecture. Les conversations semblent légères, le soleil est encore timide. Le drapeau bleu blanc rouge flotte haut. Devant la grille fermée, il est encore temps d’espérer décrocher un ticket qui permette de voir un agent et, enfin, expliquer son cas, sa vie, le pourquoi du comment, déposer son dossier de demande de permis de séjour, réclamer un récépissé, s’enquérir d’une carte de séjour, espérer un renouvellement, une écoute, un sursis, un sésame.