Tropique de la violence

Nathacha Appanah

 

— Là ? demandai-je.

— Là, me répondit Gatzo. C’est un beau pays.

Henri BOSCO, L’enfant et la rivière

 

 

Marie

 

Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase.

Je ne me souviens pas de toute ma vie car ici ne subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui n’est plus.

Je me souviens de ça.

J’ai vingt-trois ans et le train arrive, bleu et sale. Je quitte la vallée de mon enfance où j’ai été une petite chose faible et perdue, écrasée par les montagnes. Je ne peux plus voir le noir de l’hiver dégouliner sur les maisons et les visages, je ne supporte plus l’odeur moisie dans l’air dès le matin, je ne supporte plus ma mère qui perd la tête, qui parle tout le temps et qui écoute Barbara à longueur de journée.

J’ai vingt-quatre ans et je suis toujours aussi faible et perdue. Je termine mes études d’infirmière dans une grande ville. Je vis dans un vaste appartement avec trois autres étudiants et, certains soirs, le bruit, la lumière et les conversations me font l’effet d’un trou noir qui m’engloutit. J’ai plusieurs amants, je baise comme une femme que je ne connais pas et qui me dégoûte un peu. Je prends, je quitte, je reprends et personne ne dit rien. Je choisis de travailler la nuit, à l’hôpital. Parfois, je m’allonge sur les lits défaits, encore chauds, et j’essaie d’imaginer ce que c’est d’être quelqu’un d’autre.

J’ai vingt-six ans et je rencontre Chamsidine qui est infirmier comme moi. Quand il s’adresse à moi pour la première fois, il m’arrive quelque chose d’étrange. Mon cœur, cet organe qui était solidement attaché dans ma poitrine, descend dans mon plexus et il bat désormais ici, au milieu de moi, au centre de moi. Chamsidine est large d’épaules et peut porter un homme adulte dans les bras sans grimacer. Quand il sourit, je dois respirer profondément par le ventre pour ne pas défaillir. Quand il rit de son grand rire en cascade, je sens mon sexe s’ouvrir comme une fleur et je serre les jambes. Toutes les infirmières se sont un peu entichées de ce grand Noir qui vient d’une île appelée Mayotte mais je ne sais pas pourquoi c’est moi qu’il choisit, un soir de garde. Je suis timide devant cet homme. J’ai vingt-six ans et je tombe. Il me parle comme s’il m’avait attendue depuis longtemps. Il me raconte des histoires et des légendes de chez lui, de ce qui lui est arrivé quand il était petit, la fois où il avait fait ceci, quand sa mère lui disait cela et, moi, j’écoute en silence, émerveillée. J’ai l’impression que Cham a vécu sur une île aux enfants, verdoyante, fertile, une île où l’on joue du matin au soir, où les tantes, les cousines et les sœurs sont autant de mères bienveillantes. Quand je me lève le matin, dans la ville bruyante, je pense à ce pays-là.