Trop Sensibles

Marie Desplechin

 

Une question importante

 

Il était assis dans le canapé et je me traînais à ses pieds. Bronzé, lisse et ravissant, voilà ce qu'il était après quinze jours d'Italie. Grise, hâve et surexcitée, voilà où j'en étais à force de conduire le train d'enfer qui est le mien chaque jour que Dieu fait. Je m'étais dépêchée d'aller lui ouvrir avant qu'il réveille mes enfants à force de coups de sonnette nocturnes. Quel joli visage, m'étais-je dit en ouvrant la porte. Mais ce n'était pas une pensée de nature à me faire plaisir. Trop fatiguée. Je m'étais contentée de le bombarder mentalement d'ondes nuisibles pour la peau.

Il est entré chez moi avec ce teint pur et ce regard méditatif qui distinguent, dans le train de Lourdes, la nonne des scouts et des grabataires. La mine timide de la jeune épousée avant qu'elle se prenne les pieds dans le tapis de sol. La mine conquérante de l'adolescent qui presse, seul devant son miroir, son premier point noir de deux index attentifs.

 

- Je viens d'atterrir, a-t-il soufflé d'une voix sentimentale.

Comme si son Puma venait de le larguer sur le toit de l'immeuble.

-  Ah Bon ! Et l'Avion est Arrivé à Quelle Heure ? j'ai demandé, incapable de maîtriser mes hurlements hystériques.

- Neuf heures pile, a-t-il chuchoté.

Il a lancé sa veste sur le canapé, où elle s'est posée comme un zéphyr. Quelle grâce, mais quelle grâce il imprimait à tout ce qu'il touchait ! Époustouflant. Comment font les gens pour avoir l'air toujours si propres et si repassés ? Ils ont peut-être chez eux des gnomes, cachés sous le plancher, qui, la nuit, cirent leurs chaussures et repassent leurs chemises.

Je fumais nerveusement, tirant comme un Portugais sur mon mégot effrité, passant et repassant la main dans mes cheveux plats.

- Tu ne Devais Pas Revenir Demain ? j'ai glapi, perdant le contrôle de mes nerfs.

- Si, a-t-il murmuré, mais j'ai bouleversé mes plans. J'en ai eu brusquement plein le dos de l'Italie, des voyages, de la solitude. J'ai eu envie de revenir à Paris. Le plus vite possible. J'ai quitté la plage, foncé à l'aéroport et j'ai pris le premier avion qui pouvait me ramener.

La Plage. L'Aéroport. L'Avion. Misère...

 

Encore heureux qu'il ait pensé à m'appeler de l'aéroport.

- Je suis à Orly, avait-il annoncé dans le combiné.

- Déjà ? avais-je répondu avec une stupeur horrifiée.

- Oui, j'attends mes bagages. Dès que je les ai récupérés, je prends un taxi, je dépose mon sac chez moi et j'arrive.

- Tu arrives ?

- Oui. À tout de suite.

Il avait parlé très naturellement, comme s'il avait chez moi sa place assurée, comme si ma vie le comptait dans son cours quotidien. Et il avait raccroché, filant à ses bagages, sans me laisser le temps de reprendre mes esprits et de lui proposer d'autres rendez-vous, plus lointains, plus propices.

Médusée, j'avais contemplé un moment le téléphone muet. Puis j'avais levé les yeux vers Marc, qui me couvait lui-même d'un regard incrédule, comprenant qu'il était maintenant poussé vers la porte. Alors que nous venions à peine de réussir à coucher les enfants. Alors qu'il se préparait à me lire les lignes de la main. Il était arrivé chez moi en début de soirée, me réconfortant de sa présence inattendue et printanière. Marc n'était pas content, ça non. Il était même tout pâle, ce qui allait follement à ses cheveux très noirs et à sa chemise rouge. Garibaldien, voilà ce qu'il était. Furieux aussi.