Toute une vie et un soir

Anne Griffin

 

Bref. Chemise blanche impeccable, col repassé, cravate bleu marine, pas une tache de sauce à l’horizon. Mon pull – le vert que ta mère m’a acheté le Noël avant sa mort –, mon costume et mes chaussures cirées. Les gens astiquent toujours leurs souliers ou y a plus que moi qui pratique cet art ? Sadie serait fière. Son homme a la classe. À 84 ans, je peux me vanter d’avoir tous mes cheveux et du poil au menton – qui gratte, je te l’accorde. Je sais pas pourquoi je me fatigue à me raser tous les matins : à midi, je ressemble à une brosse de paille de fer.

Je sais que j’étais pas spécialement beau gosse étant jeune, mais le peu d’avantages que j’avais se sont fait la malle depuis belle lurette. Ma peau pendouille de tous les bouts. Par contre, tu veux que je te dise ? J’ai toujours ma voix.

« Maurice, disait ta grand-mère, avec la voix que tu as, tu ferais fondre un iceberg. »

Aujourd’hui encore, elle vibre comme un violoncelle, chaude et profonde. Elle oblige les gens à me prêter attention. Celle qui braille à tue-tête à la réception en faisant mine d’être occupée ferait mieux de rappliquer pour remplir mon verre. Mais j’ai pas intérêt à faire plus de grabuge que nécessaire. J’ai une tâche à accomplir tout à l’heure et une longue soirée qui m’attend.

Revoilà cette odeur. J’aimerais que tu sois là pour la sentir. Le Mr Sheen. Tu t’en souviens ? Tous les samedis, la maison entière en était imprégnée. Le jour où ta mère faisait la poussière. Cette infection me piquait le nez dès que je passais la porte et j’étais bon pour des crises d’éternuements jusqu’au soir. Le vendredi, c’était autre chose : le vendredi, elle cirait les parquets. Le parfum de l’encaustique, des frites et de la morue fumée me réchauffait le cœur et me donnait le sourire. Huile de coude et bons petits plats, la combinaison gagnante. On dirait que ça se fait plus non plus de cirer les parquets. Je me demande bien pourquoi.

Quelqu’un se décide enfin à apparaître derrière le bar, pour mettre fin à mon supplice.

« Ah, vous voilà ! je dis à Emily, la beauté et l’efficacité incarnées. Vous êtes venue m’épargner la peine de me servir tout seul ? J’ai même songé à m’adresser à Mlle Serviable, là-bas au fond.

— J’arrive à temps, si je comprends bien, monsieur Hannigan. » Elle esquisse un sourire, dépose sur le comptoir une pile de documents et jette un œil à son téléphone perché au sommet. « Je ne voudrais pas que vous tourniez la tête de mes employées avec votre charme ravageur. » Elle pose sur moi des yeux pétillants avant de revenir à son écran.

« Ah, c’est plaisant… On vient boire un coup tranquille et voilà comment on est reçu.

— Svetlana sera là dans un instant. On faisait une petite réunion pour préparer la soirée.

— Vous êtes sur les traces de Michael O’Leary1 ?

— L’humeur est bonne, à ce que je vois. » Elle se poste en face de moi, plus attentive. « Je ne savais pas que vous seriez des nôtres. Qu’est-ce qui nous vaut le plaisir ?