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Grégoire Polet

 

Le printemps, même lui,

est un produit de l’homme.

ODYSSEUS ELYTIS

 

 

Partie I :


MÉMOIRES DE CAROLINA GRACQ

 

Le murmure assourdissant et permanent

Qui espère te mettre à terre en te criant :

« Essaie pas de refaire l’histoire,

T’y arriveras jamais c’est trop tard,

C’est baisé, c’est imprimé dans les mémoires. »

FAUVE, « Blizzard »

 

Les hommes n’ont plus besoin entre eux d’un homme plus haut.

PAUL CLAUDEL, L’Otage

 

 

C’est vrai que je l’ai payé cher. Une jambe et un bras, tout de même. Et puis, plus beaucoup de temps à vivre. Mais : on y est. Le renouveau politique de l’Europe, ça y est, le mouvement est lancé.

La VIe République, la fédération d’un noyau dur dans l’Union, c’est en route. Ça n’a l’air de rien, maintenant que c’est fait. Mais qui aurait parié un kopeck là-dessus il y a à peine cinq ans ? Un peu moins que personne.

Sera-ce durable ? J’en suis convaincue. Sera-ce sans heurts ? Évidemment non. Le processus s’interrompra-t-il, à court terme, à moyen terme ? Sûrement. Peut-être même très bientôt. Mais il reprendra. Ce ne sera pas une parenthèse.

Est-ce que ça se terminera bien ? Sûrement pas. Aucun système politique ne peut bien se terminer. Ils sont mortels, voués à la décadence. Du moins, si le système politique a été bon, aura-t-il formé des citoyens capables de s’apercevoir de sa décadence et d’y remédier. De reprendre les choses en main.

Je ne suis pas une écrivaine, encore moins une historienne. Je ne sais pas par où commencer le récit ni comment le mener. En plus, tout le monde connaît les événements dont je veux parler. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y aura ni suspense, ni surprises. Pas même de révélations. Sauf peut-être pour quelques distraits.

Pourtant, il me semble que l’intérêt d’un récit historique tient moins aux événements, qui sont notoires, qu’au point de vue du témoin. Or, j’ai participé au mouvement depuis le début, en première ligne. Il faut donc que je raconte. Que je fasse ma petite chronique personnelle.

Quant à la manière et au style, j’irai comme toujours, pas à pas, pas trop vite, mais sans trop hésiter, et en me disant, comme je me le suis dit aussi en politique, que la meilleure manière de compenser l’inexpérience, c’est de tout faire avec une franchise totale.

 

 

Je vais commencer par ma préhistoire. Je suis donc née à Liège, en 1977. Liège est la ville la plus importante du monde. Les Liégeois savent qu’il y a, autour, une vague banlieue interminable qui s’appelle le reste de la planète. Mais ils y vont rarement, et seulement par nécessité. On est têtus et fiers, à Liège. C’est un beau cadeau que la ville nous fait. Depuis mille ans.

J’ai grandi dans un petit village de la principauté, à Herve. Mon père y fait du fromage. Il ne reste aujourd’hui que deux artisans traditionnels de fromage de Herve. Mon père, à soixante et onze ans, est l’un d’eux. Ma mère était institutrice, à Herve. Le cancer l’a emportée, quand j’avais quinze ans. Ce fut alors que mon père abandonna son emploi d’agent immobilier pour se réconforter dans les fromages. Le cancer a tué ma mère et le fromage a sauvé mon père. Notre marque de herve, que vous trouverez chez les bons affineurs et même dans quelques supermarchés en Belgique, s’appelle : Carlotta. Le nom de Maman. Elle était fille d’immigrés italiens. De cette volée d’immigrés économiques que l’Italie envoya en Belgique, au lendemain de la guerre. Les parents de ma mère sont arrivés en 1946. L’Italie et la Belgique étaient en ruine. L’Italie avait trop de bouches, la Belgique manquait de mains. Ma mère est née de ces mains-là. Qui se sont brûlées aux hauts-fourneaux des aciéries titanesques, le long de la Meuse. Mon père était tombé amoureux de ma mère comme d’autres tombent amoureux de l’Italie. Les photos l’attestent : elle était belle comme la Toscane et envoûtante comme Venise. Elle était baroquement pieuse en surface, comme Rome et, comme Rome, si on fouillait un peu, on trouvait le fond païen.