Tangerine

Mangan, Christine

 

On frappe à la porte. Une jeune fille rousse entre, un plateau-repas dans les mains. Ses avant-bras sont couverts de taches de rousseur, si nombreuses qu’elles occultent sa peau pâle. Je me demande si elle a déjà essayé de les compter.

Je trouve sur ma table de chevet un nom gribouillé sur un bout de papier.

Il me nargue. Ce n’est pas le mien, mais j’ai l’impression qu’il est important, qu’il faut que je m’en souvienne. Je laisse mon esprit se détendre. C’est une technique que je trouve très utile : faire de son mieux pour ne penser à rien tout en réfléchissant très fort, en secret. Rien ne se passe.

— Petit déjeuner ?

Je lève les yeux, perplexe face à cette fille étrange aux cheveux roux foncé plantée devant moi. On ne doit pas avoir plus de cinq ans de différence. Les roux, ça porte malheur. Ne dit-on pas qu’il faut les éviter si on s’apprête à prendre la mer ? Je crois que je serai bientôt sur la mer – en partance pour Tanger. Ce mauvais présage m’angoisse, je veux qu’il sorte de ma chambre.

— D’où venez-vous ? je lui demande, furieuse qu’elle soit entrée sans frapper.

Elle ignore ma question.

— Vous n’avez pas faim aujourd’hui ?

Dans sa main, une cuillerée de substance grise, dont le nom m’échappe malgré mes efforts. D’un geste impatient, je la repousse et attrape le petit bout de papier posé à côté de mon lit.

— Jetez-moi ça à la poubelle, lui dis-je. Il y a quelqu’un qui me laisse des mots sans queue ni tête.

Je me recouche contre mes oreillers et remonte la couverture jusque sous mon menton.

C’est l’été, me semble-t-il, mais dans cette chambre on se croirait soudain en hiver.

 

 

Première partie

 

 

1

 


ALICE

 

Le mardi était jour de marché.

Pour moi mais aussi pour toute la ville, les femmes du Rif qui descendaient de la montagne en annonçaient le début, avec leurs paniers et leurs charrettes débordant de fruits et de légumes, chacune flanquée de deux ânes. En réaction à ce défilé, Tanger s’éveillait : hommes et femmes affluaient dans les rues, étrangers comme autochtones, désignaient et commandaient des marchandises, discutaillaient, marchandaient, échangeaient leur monnaie contre un peu de ci, un peu de ça. Ces jours-là, le soleil semblait plus éblouissant, plus chaud, je sentais sa brûlure intense sur ma nuque.

Derrière ma fenêtre, en surplomb de la foule qui grossissait à vue d’œil, j’aurais voulu qu’on soit encore lundi. Mais le lundi, je le savais, était toujours un faux espoir, un réconfort illusoire avant le retour fatal du mardi qui me voyait forcée d’affronter son tourbillon chaotique. Forcée d’affronter les femmes du Rif, impressionnantes avec leurs couleurs qui attiraient l’attention, voire se la disputaient, et leur regard critique posé sur ma robe quelconque loin de faire le poids, soudain inquiète à l’idée de payer un prix exorbitant sans m’en rendre compte, de donner la mauvaise pièce, de m’exprimer de travers, de me ridiculiser sous leurs rires moqueurs. Alors l’erreur que j’avais commise en venant ici me sauterait aux yeux.