Tangerine

Mangan, Christine

 

Pour mes parents,

qui ont toujours cru que j’y arriverais.

Et pour R.K., à jamais.

 

 

PROLOGUE

 


ESPAGNE

 

Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, concluent-ils pour se rassurer. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd ? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille.

Non, seule la première phrase est vraie – j’ai inventé le reste. J’ai le temps pour ce genre de choses, maintenant, moi qui n’ai que ma chambre à contempler, ou ce qu’il y a dehors. Le paysage change, mais l’activité reste la même. Certains parleraient d’observation, mais j’objecterais que cela n’a rien à voir – qu’il existe la même différence entre rêverie et réflexion.

Il fait chaud, l’été approche à grands pas. Le soleil a commencé à décliner et le ciel s’est teinté d’un jaune annonciateur d’orages. C’est dans ces moments-là – quand l’air est lourd et brûlant, menaçant –, lorsque je ferme les yeux et respire à pleins poumons, que j’arrive presque à sentir Tanger à nouveau. C’est l’odeur d’un four à céramique, de quelque chose qui cuit mais ne brûle pas, presque celle des marshmallows, en moins sucré. Il y a une pointe épicée, vaguement familière, de cannelle, de clous de girofle ou même de cardamome, et puis autre chose qui m’est totalement étranger. C’est une odeur rassurante, un souvenir d’enfance, qui vous enveloppe et vous promet une fin heureuse, comme dans les contes. Mais, bien sûr, c’est une illusion. Car sous l’odeur, sous le réconfort, il y a des mouches qui volent, des cafards qui grouillent, des chats affamés au regard mauvais qui guettent le moindre de vos mouvements.

La plupart du temps, la ville m’apparaît comme dans un rêve fébrile, mirage étincelant dont je peine à me convaincre qu’il a été bien réel, que j’y étais, que les gens et les endroits dont je me souviens étaient tangibles, et non des fantômes translucides sortis de mon imagination. Le temps passe vite, transforme les personnes et les lieux en passé, puis en histoire. J’ai du mal à me rappeler la différence, car mon esprit me joue souvent des tours. Dans les moments les pires – les meilleurs – je l’oublie, elle. J’oublie ce qui s’est passé. C’est une sensation étrange, car elle a toujours été là, à rôder sous la surface, menaçant de la briser. Mais il arrive que son nom m’échappe, alors j’ai pris l’habitude de le noter sur tous les morceaux de papier que je trouve. La nuit, quand les infirmières sont parties, je le murmure pour moi, comme une leçon de catéchisme apprise enfant, comme si le rabâcher allait m’aider à me souvenir, m’empêcher d’oublier – car je me répète que je ne dois pas oublier.