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Antoine Jaquier

 

Aucun pays n’avait eu les moyens de se battre contre la mise à disposition de nos données et on était restés là, gueules pendantes. Même si Foogle était le fer de lance des États-Unis, il transcendait les frontières et les lois.

Craignant pour leur propre personne, les hommes politiques ont sans surprise oublié leurs devoirs. Seule l’oligarchie allait être préservée de la Grande Lumière et dans les semaines de sidération qui ont précédé la mise en ligne de notre intimité, chaque élu n’avait qu’une obsession : figurer sur la liste des épargnés.

Le 31 décembre 2039 à minuit, heure de Californie, la page d’accès Foogle s’est activée et personne n’a souhaité bonne année.

Le nombre de divorces a explosé alors que celui des mariages a chuté. Ce sont surtout les hommes qui ont voulu connaître les jardins secrets de leurs compagnes. Les femmes ne se sont pas précipitées. Préférant sans doute l’ignorance, elles n’achetaient le dossier que pour s’assurer de la bonne moralité d’un futur compagnon ou pour compulser son bulletin de santé. Démarche généralement suffisante à l’abandon du projet d’union. Apprendre qu’on était le deuxième choix. L’épilepsie dans la famille. L’herpès génital. L’addiction aux sites de rencontres. Les dettes. Le porno. Savoir à qui on avait affaire signifiait renoncer. Briser le rêve qu’on projetait sur l’autre. Passer son chemin.

Les blogueurs en quête de vues s’en sont donné à cœur joie en faisant remonter les horreurs. Les vrais journalistes, eux, prenant la mesure de ce qui se passait, se sont tus. On a pourtant tous rigolé en découvrant la liste des achats online de nos anciens présidents au fil de leur vie.

Novembre 2040, jugeant que l’anarchie n’était pas à son comble, Foogle a décidé de rendre gratuit l’accès à toutes ces informations. Le domaine public. Le monde s’est tétanisé. Des milliards de gamins décadents qui jouaient dans l’obscurité de leur chambre étaient surpris par Big Mama qui allumait la lumière. On est restés figés, conscients du ridicule de notre posture de l’instant. Humiliés. Terrorisés d’avoir oublié le détail de nos premières années de surf mais conscients que tout cela ne devait pas être glorieux. D’un jour à l’autre il a été possible de consulter sans la moindre démarche préalable les historiques des navigateurs, lire les emails de chacun depuis l’invention du web, découvrir chaque photo prise sur smartphone ou transmise d’une manière ou d’une autre. Nos textos. Nos déplacements jour par jour, heure par heure, et bien entendu chaque profil de l’ancien Facebook, WhatsApp et Snapchat, ainsi que de leur rejeton dévorateur qui les incluait tous – Foogle.

Et les interminables fils des chats sur plus de trente ans. « Supprimer la conversation » ne l’effaçait que pour nous. « Vider la corbeille » aurait dû être titré « Ajouter au grand dossier vous concernant ».