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Antoine Jaquier

 

À quarante-six ans j’ai libéré ma femme par un divorce à l’amiable. Notre fils venait de quitter le nid. Elle a pris les deux chats. Son départ a démontré qu’elle avait les pieds sur terre. L’épouser avait été le bon choix. Une femme qui se sait responsable de son bonheur ne vous reproche pas grand-chose – elle s’en va, dépitée.

Solitude à la maison, lave-vaisselle en rade, évier bouché et frigo vide. Corps vieillissant malgré la gym, cheveux blancs et rides séduisantes fondant en poches brunâtres. Un long glissement vers l’acceptation du fait que le meilleur n’était plus à venir. Fini les boîtes de nuit, la moto, le ski en hiver, la séduction en général.

J’avais fait des efforts surhumains pour rester dans le coup. Gérer les nouvelles applications. Apprendre à vivre sans interlocuteur. Tout s’est numérisé. Adieu postiers, helplines et fonctionnaires. Vous trouvez tout sur Internet. Le formulaire est en ligne. Référez-vous à notre site.

— Plus de caissière, monsieur, non, en longeant ce couloir vos articles sont scannés et la somme est débitée de votre compte. Vos points sont cumulés. N’est-ce pas merveilleux ?

 

J’avais pourtant résisté, payé cash tant que c’était possible. Soutenu le petit commerce. Quelques chapitres assassins dénonçant les GAFAdans mes derniers romans. Crié au loup chaque fois que l’occasion se présentait.

Qu’est-ce qu’on avait dû les faire marrer à tweeter que le piège se refermait. Avec nos blogs, articles et films engagés on a juste réussi à les engraisser, faire tourner la machine. Eux construisaient le nouveau monde et la poignée du signal d’alarme nous restait dans la main. Personne n’était en charge. On gueulait dans la nuit.

 

Octobre 2039, Foogle a annoncé qu’il s’apprêtait à donner accès au dossier numérique de chaque être humain, pour cent dollars. Pas un organe législatif n’avait pu s’y opposer. Ce qui, jusque-là, était même inaccessible à la NSA, allait être proposé à la vente. Foogle parlait de leaker nos vies de textos, d’emails et les historiques de nos navigateurs. Sans parler de milliards d’infos collectées par Big Data au sujet de nos déplacements et de nos habitudes.

Jusqu’à la dernière seconde, on n’y avait pas cru. Nous nous étions habitués depuis les années 2000 à voir les murs de nos foyers devenir poreux. Nous savions que les informations entraient et sortaient sans notre consentement. L’agréable sentiment de sécurité que nous procurait le fait de verrouiller la porte à double tour, au XXe siècle, était déjà oublié. L’accès au monde par wifi était addictif et nous nous étions soumis à la réciprocité, faute de moyens.

— De toute manière, on n’a rien à cacher, nous disions-nous pour nous rassurer, ignorant que pour fonctionner, notre psyché a besoin de grottes inexplorées. La transparence totale signifie qu’on ne voit plus la personne, on voit au travers d’elle.