Simili love

Antoine Jaquier

 

Au vivant

 

 

« Les deux processus réunis – le génie biologique associé à l’essor de l’IA – pourraient donc aboutir à la séparation de l’humanité en une petite classe de surhommes et une sous-classe massive d’Homo sapiens inutiles. Mais cette situation inquiétante pourrait être pire encore : alors que les masses perdront leur importance économique et leur pouvoir politique, l’État pourrait perdre au moins une partie de l’incitation à investir dans la santé, l’éducation et le bien-être. Il est très dangereux d’être en surnombre. L’avenir des masses dépendra alors de la bonne volonté d’une petite élite. Peut-être cette bonne volonté existe-t-elle pour quelques décennies. Mais en temps de crise – comme la catastrophe climatique – il serait tentant et facile de balancer par-dessus bord les gens superflus. »

 

Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle

 

 

PREMIÈRE PARTIE

La Grande Lumière

 

 

1


Pas que j’avais manqué d’amour, non, on ne pouvait pas dire ça. Sans doute même un privilégié. Le fils chéri de maman. L’adolescent que les filles se disputaient. De solides amitiés forgées à la vingtaine. Des copines et une épouse formidables. Pas de quoi me plaindre.

Mais quand même, à cinquante balais, découvrir l’amour avec un grand A m’avait laissé bien con.

L’habitude qu’a Jane de m’apporter le café au lit pour un réveil en douceur change beaucoup ma manière d’appréhender le monde. Difficile de continuer de tout peindre en noir quand la journée commence par un sourire radieux, un corps chaud se blottissant contre mon flanc, des cheveux blonds qui s’éparpillent sur mon torse. Une main baladeuse.

Depuis qu’elle est là mon premier dilemme du jour consiste à la laisser me faire l’amour, ou non, avant de déguster le pur arabica.

La quarantaine m’avait déçu. Du démon de midi je n’en avais pas vu la queue. Une dégringolade crépusculaire. Un cocktail d’angoisses avalé sur dix ans. La démission de mon poste de professeur suite à la Grande Lumière. Le lien rompu avec ma bande d’amis par la force des choses. La peur de mal écrire ou que mon bouquin à venir soit sali sur la toile. Une chute des ventes généralisée dans le monde du livre. Mes premiers romans que j’imaginais être l’aube de ma carrière s’avéraient constituer mes maigres chefs-d’œuvre. À la fin des années 2030, plus personne ne lisait. Les journaux papier n’étaient qu’un vague souvenir.

Puis sont apparues les allergies. Les pollens suivis des poils de chats. Moi qui en avais deux, c’était coton. Très vite une sorte d’hypocondrie s’était emparée de moi. La phrase d’un ami d’enfance m’avait vrillé l’esprit. « Avec la jeunesse qu’on a eue, on ne va pas y couper. » Selon lui, le corps n’oublie pas et tout se paie. Les clopes, la drogue, l’alcool et la malbouffe. Je vivais donc avec la terreur de la maladie qui tomberait comme un couperet. Un cancer. Un sournois. Un qui ne fait pas mal mais dont le diagnostic clôt ton dossier médical en l’espace de six mois.