SAS ; la piste du Kremlin

Gérard de Villiers

 

Igor Alexandrovitch Zakayev contempla le ciel piqueté d’étoiles et se sentit le maître du monde. Une brise légère soufflait du sud, apportant une tiédeur délicieuse qui ajoutait encore au faste de sa soirée d’anniversaire. Fêter ses quarante ans sur la Côte d’Azur, en plein mois d’août, était vraiment un plaisir des Dieux. Igor Alexandrovitch, debout dans un coin de la terrasse surplombant sa magnifique propriété, laissa errer son regard sur ses invités qui prenaient d’assaut les buffets installés sur la vaste esplanade au sol de marbre entourant la piscine.

 

Les smokings se mêlaient aux robes du soir. Les plus jolies femmes de la Côte étaient là, escortées de tous ceux qui comptaient, de Monte-Carlo à Saint-Tropez. Certains étaient même venus de plus loin pour assister à sa soirée. Ceux qui avaient déjà fait honneur au buffet dansaient, emportés par la fougue de l’orchestre brésilien. C’était une fête superbe, même pour les plus blasés des Monégasques, qui, en venant jusqu’au Cap-d’Antibes, avaient déjà l’impression de changer de planète. Mais Igor Alexandrovitch Zakayev était presque un des leurs. Il habitait la Principauté, où il louait à l’année un appartement à l’Hôtel de Paris. Il avait acheté cette propriété pour y donner des soirées, jouer au milliardaire russe fastueux et un peu fou – commandant pour les meubles un plein container chez l’architecte d’intérieur parisien Claude Dalle, pour plus de 500 000 dollars –, ce qu’il était. La plupart du temps, la villa était inoccupée ou prêtée à des amis moscovites qui n’avaient pas eu la chance de réussir aussi bien qu’Igor Zakayev.

 

L’orchestre cessa de jouer et les projecteurs qui éclairaient l’esplanade autour de la piscine s’éteignirent. Seule la pleine lune permettait de distinguer de vagues silhouettes. Les invités cessèrent de danser et de manger, se demandant quelle surprise le maître de maison leur réservait. Deux projecteurs se rallumèrent, éclairant le haut de l’escalier majestueux descendant de la terrasse vers la piscine. Soudain, une apparition inattendue surgit dans les faisceaux de lumière : deux Noirs athlétiques, le corps huilé comme des esclaves antiques, uniquement vêtus d’un pagne blanc, portaient à bras tendus un plateau de cuivre sur lequel se tenait, dans une immobilité hiératique, une splendide jeune femme brune aux courts cheveux d’un noir de jais couvrant sa tête comme un casque. Les épaules nues, elle était vêtue d’un fourreau argenté très ajusté, comme une cotte de mailles, qui coulait jusqu’à ses chevilles, découvrant le haut de sa poitrine pleine.

 

On aurait dit une scène de péplum... C’est d’ailleurs dans ces films que le Russe avait puisé son inspiration. Il suivit des yeux la lente descente des marches, le ventre soudain en feu. Il ne se lasserait jamais de la beauté presque irréelle de sa maîtresse, Elena Ivanovna. Il l’avait rencontrée deux ans plus tôt, à Moscou, dans une discothèque chic, Le Monte-Carlo, où se retrouvaient « New Russians » et « bandits ». En compagnie d’un homme qui aurait pu être son père, Elena dansait sur place, appuyée à une balustrade dominant la piste de danse. Elle était si extraordinairement belle, si sexuelle, qu’Igor en avait instantanément oublié la pute pourtant magnifique pendue à son bras. Il connaissait tout le monde dans cette discothèque.