Port-des-vents

Hortense Dufour

 

Il avait fallu endurer la tempête de 1999 et tant d’autres depuis toujours ! Noël approchait ; grande saison pour les ostréiculteurs.

Dans le bassin de Marennes-Oléron, à Port-des-Vents, en pleine saison de vente, le Malheur avait foncé.

Le chaos muselait les cris. On ne crie pas aux champs de bataille ; on ne crie plus. Les femmes se taisent quand elles souffrent vraiment.

 

Le vent a commencé son meurtre à dix-sept heures trente quand tout devient sombre.

— Les vagues atteignaient plus de cinq mètres de haut ; l’eau entrait à moitié dans les bottes, il fallait faire vite…

— Les bourriches étaient vides…

— Tout s’est envolé, la cabane écroulée, le chaland emporté… Il reste quelques casiers…

— Les chaises de ferraille sont déracinées…

A coups de râteau, une femme tente de sauver ce qui reste d’huîtres du côté de sa cabane, ce tas de planches en vrac.

C’était bien un champ de bataille, ces parterres encombrés de filets, de poches d’huîtres et l’entassement du matériel. Ce bruit rauque, moteur de chaland, a quelque chose de rouillé, de blessé. Là-bas, une trieuse, un groupe électrogène ; quelque chose d’une boussole affolée. L’eau est glacée, les décombres surnagent ; une nasse, une autre… Les carrés des claires et les digues sont écroulés. Le tocsin du Malheur. Au bord d’un champ où les arbres ont été arrachés, cette barque échouée a quelque chose d’hallucinant. Que fait-elle là, fichée à l’envers, visible, trop visible, encastrée sur une cabane totalement détruite ?

Cette année-là, il n’y aura pas d’huîtres et de joie au réveillon.

On entendit le cri d’une femme ; cette charpie de sang et de ferraille est ce qui reste de son homme pris aux chaînes vers la jetée.

Au ciel trop immobile, l’antique curé Joseph Sauveur devinait le saccage. Il demanda à entrer dans l’église. On ferme à clé les églises, il y a moins de messes, mais qui résiste au curé Joseph Sauveur ?

A genoux pendant des heures, il accompagne les douleurs et les effrois. A genoux, toutes les heures de la nuit ; les heures des ténèbres ; les heures de l’aube, dire et redire :

L’Evangile selon Marc ; Jésus marche sur la mer

« … Le soir venu, le bateau était au milieu de la mer, et Lui seul était à terre. Voyant qu’ils avaient beaucoup de peine à ramer, car le vent leur était contraire, vers la quatrième veille de la nuit Il vient vers eux en marchant sur la mer, et Il allait les dépasser. Quand ils le virent marcher sur la mer, ils pensèrent que c’était un fantôme, et ils poussèrent des cris ; car ils Le voyaient tous et ils étaient troublés. Aussitôt Il parla avec eux ; Il leur dit : Courage ! C’est moi, n’ayez pas peur ! Puis Il monta avec eux dans le bateau et le vent tomba. »

 

Le vent tomba… et il revint avec plus de violence. Maumusson mène ses meurtres. Soubise, Brouage, Marennes, Bourcefranc, Le Chapus, Oléron, Ré, La Rochelle, partout, il y eut les arbres déracinés, contre la crevasse, on les trouvait la tête en bas ; effrayante agonie. Les haies étaient brûlées. Au verger de la maison blanche, il en fut de même de la plupart des arbres fruitiers. Le vent avait foncé comme un incendie. Tout était brûlé.