Port-des-vents

Hortense Dufour

 

A mes amies et amis

d’enfance et de toujours,

du côté de l’océan Atlantique

 

 

Patiens quia aeternus…

« Il est patient parce qu’il est éternel… »

 

Préservez-moi, Seigneur, du chant de la sirène,

de la queue de la baleine et du trou de Maumusson.

Proverbe marin

 

 

I


SELON INDIANA

 


* * *

 

 

Solitude et liberté : un seul et même drame

 

 

*

Port-des-Vents !

Aux quatre coins du monde, le sud, le nord, l’est, l’ouest.

Port-des-Vents.

Ouest.

Petite cité de pêcheurs au bord de l’Atlantique.

Quand on naît femme, ici, il faut savoir tout faire. Aimer, accoucher, allaiter l’enfant, peiner au ménage, à la lessive, s’activer au plus dur : courbées sur la vase, les mains rougies, peiner au parc des huîtres et des coquillages ; renaître, mourir. Personne n’y est très heureux mais personne ne veut quitter Port-des-Vents et cette façon âpre et puissante de vivre et mourir.

 

« Port-des-Vents » est écrit en un parterre de fleurs et une barque entièrement fleurie.

Les géraniums de feu, la dentelle du jasmin au long d’un mât ; les cordages des volubilis et du chèvrefeuille, les nacelles de myosotis, l’encorbellement des roses blanches, jaunes, rouges. Un parfum délicieux mêlé à celui de l’iode.

On ne pense plus au vent mauvais. On ne pense plus au malheur. On est dans la fragilité exquise de la beauté, cette mousseline dorée qui fait oublier les offenses.

Cette barque, immuable, sans cesse refleurie, soignée, aimée, a ébloui toutes nos enfances.

 

 

*

Port-des-Vents ; bâtie sur la mer, qu’un jour l’océan engloutira. Il y a, ici, quelque chose de la ville d’If – ou de ces cités au pied du Vésuve, qui jamais n’ont hésité à renaître. Ces cités stratifiées ; leurs habitants saisis en pleine action de leur vie quotidienne. Renaître ; un peu plus bas, un peu plus haut, défier ces dieux de la nature ; renaître ; c’est le seul credo.

Les tempêtes portent toutes des noms de femmes.

Xynthia, Andrea… Des prénoms que la mémoire retient, même chez ceux qui, pétrifiés, l’ont égarée.

Le vent ; glaive essentiel de Maumusson. « Mauvaise musse » en ancien français : « mauvais chemin ». Chaos entre océan et eau douce, puissants courants, forts remous redoutés. Vent et courant, bâtards maudits de Satan. Les vieilles gens appellent ce détroit séparant la presqu’île d’Arvert de l’île d’Oléron le Pertuis de Maumusson. Port-des-Vents y est situé. Maumusson !

Il arrive sans prévenir ; il arrive comme un voleur, c’est comme ça que le curé Joseph Sauveur parle de la mort, selon la parabole des dix vierges, les sages et les folles. Les vierges folles, étourdies, ont répandu l’huile de la lampe ; le royaume des cieux leur est à jamais fermé. « Veillez donc puisque vous ne connaissez ni le jour ni l’heure. » Il dit aussi : « Elle viendra comme un voleur. » Elle, la mort, lui, le vent. Lien mortel. C’est le seul moment où les marins joignent les mains, et disent « O mon Dieu ». Les femmes font silence ; ce silence quand un accouchement les déchire et avale leurs cris. Depuis des siècles et des siècles.