Poison d'outre-mine

Simonet, Jean Pierre

 

Je marche sur les routes, dans la nuit. Je sens vibrer la terre sous mes pas. Je traverse les cités endormies. Sous la lumière des candélabres, leurs places ressemblent à des plages de sable jaune. Je longe les voies ferrées où passent au ralenti, dans un bruit sourd de métal, des convois de charbon. Les hauts fourneaux rougeoient dans la nuit, se gavant en continu de coke pour vomir leur acier incandescent. La campagne luit faiblement dans le halo des usines baignées de vapeur d’eau. Sur les carreaux des puits, les chevalements se dressent dans des sifflements de gaz et des chuintements de poulies. La lune joue avec la ligne de crête des monts, tantôt se montre, tantôt se cache, tantôt se voile dans les fumées. Puis à nouveau je retrouve la campagne.

Je me revois quand le chef du service de pneumologie de l’hôpital général m’a fait entrer dans son cabinet en début d’après-midi. Il m’a serré distraitement la main et m’a indiqué une chaise en face de son bureau. Sa main était fine et froide. Il portait un nœud papillon lie de vin, une chemise bleu pâle et une blouse d’un blanc immaculé avec son nom « Pr. J. LEONARD » écrit sur la poche avant. Il avait un visage mince, une peau impeccable et portait de fines lunettes en métal argenté. Ses cheveux grisonnants, très soignés, étaient ramenés en arrière. Je me suis assis devant son imposant bureau en métal noir.

Pendant un temps qui m’a paru très long, il a cherché dans une armoire mon dossier médical. Ça m’énervait de l’entendre farfouiller dans mon dos. J’avais envie de me lever pour l’aider à trouver plus vite. Il a posé mon dossier sur son bureau. Mon nom « Matthieu GRANSIMON » était écrit tout en haut, au-dessus de ce qui ressemblait à des clichés de mes poumons. Puis il est allé à la fenêtre pour descendre le store. Sur le coup, ça m’a ennuyé, car l’hôpital était situé sur les hauteurs et, depuis son bureau, on avait une belle vue sur les cités et les collines, sur le bassin sidérurgique et minier. Il s’est approché du mur pour allumer les grandes plaques de verre dépoli qui servent à examiner les radios des poumons. Il est revenu à son bureau pour prendre trois clichés dans la grande enveloppe bleu pâle, est allé les accrocher sur les verres dépolis rétroéclairés. La pièce baignait dans une lumière grise et bleue. Il m’a dit de m’approcher pour qu’on regarde les radios de mes poumons. Je me suis levé. Quand je suis arrivé près de lui, il m’a pris par le bras pour me montrer une longue succession de taches foncées dans les alvéoles pulmonaires. Je voyais mon nom inscrit en transparence sur le bord des clichés et la date de l’examen. Mes poumons étaient salement amochés, remplis de cette saloperie de poussière de silice et de charbon. Le professeur m’a dit que j’étais silicosé à plus de quatre-vingt-dix pour cent, qu’il allait demander ma mise à la retraite anticipée et la reconnaissance officielle de l’invalidité pour compléter ma pension. Il voulait m’envoyer en sanatorium pour me refaire une santé. Je lui ai dit que ça n’était pas possible, que je devais travailler, que c’était pour moi le seul moyen pour continuer de vivre depuis que j’avais perdu ma femme. Il m’a rétorqué que j’étais à un stade avancé de la maladie et que je n’avais pas le choix. Mais alors pourquoi ne pas m’avoir arrêté plus tôt, avant d’en arriver là. Il m’a répondu qu’il ne faisait qu’appliquer le protocole médical de la Compagnie des Mines. Je lui ai demandé combien d’années il me restait. Il ne pouvait pas faire de pronostic, un an peut-être, ou deux ou cinq… J’étais sonné. J’ai regagné ma chaise en titubant. Il m’a dit qu’il comprenait ce que je ressentais et qu’il était de tout cœur avec moi. J’ai articulé « Merci… Docteur » en appuyant bien sur le « merci » en le regardant droit dans les yeux. Je pensais qu’il n’en avait rien à foutre. Que pouvait-il savoir de ce que je ressentais ce professeur payé par la Compagnie des Mines dont le seul but était de nous faire trimer jusqu’au bout ? Il est allé relever le store. À nouveau j’ai pu voir le pays vert et noir, le pays d’Emma. Le paysage était magnifique sous le soleil d’hiver. Ma colère est tombée d’un coup. Pendant qu’il enregistrait son rapport sur un dictaphone, j’ai senti quelque chose de froid couler sur ma joue.