Passage du temoin

Jamet Dominique

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Neuf mois à J.

 

 

 

De septembre 19** au mois de juin de l'année suivante, j'ai demeuré à J***. C'est une période de ma vie que je me rappelle sans plaisir.

Mon séjour à J*** a coïncidé avec le début de la série de crimes – des enlèvements d'enfants, suivis de meurtres – qui devait ameuter et passionner l'opinion contre celui que les médias ont appelé « le monstre de J… » ou « l'ogre du canal ». Après avoir longuement hésité, je crois devoir apporter, s'il en est encore temps, quelques précisions connues de moi seul sur cette suite d'affaires criminelles longtemps énigmatique, aujourd'hui officiellement résolue, qui a valu à J…, outre un profond traumatisme collectif, une renommée douteuse et des bénéfices certains.

 

Chef-lieu, comme chacun sait, du département de la Haute-Seine, J***, que, pour faire court, je désignerai plus simplement comme J., compte aujourd'hui un peu plus de cinquante mille sujets – sans compter les objets de préoccupation, de mécontentement, de discorde et de médisance – et environ soixante-dix mille avec l'agglomération. Très anciennement peuplée, et connue des Romains sous le nom de Naupacte, César, au livre IV de ses Commentaires, mentionne cette cité gauloise qu'il décrit comme « formosa, egregiis atque ingentibus muris munita », magnifique, et protégée par des fortifications aussi élégantes que formidables. Plus loin, il revient sur cet oppidum renommé par toute la Gaule pour sa richesse, sa situation, et quasiment imprenable : « suis copiis, natura loci ac fortitudine clarum apud Galliam omnem ». Centre d'une région céréalière particulièrement fertile, « loci maxime frumentarii », la ville est alors un marché très fréquenté, « mercatores apud eos commeunt », capitale du puissant peuple des Jéjunates, qui sont alliés aux Teuques et aux Lingons. Le conquérant des Gaules consacre naturellement un développement plus important à la ville dans le livre V où il va jusqu'à comparer la résistance farouche et finalement vaine que lui opposa Naupacte à celle qu'il rencontra devant Gergovie et Alésia.

L'ingénieuse hypothèse, échafaudée au début de ce siècle par le vénérable Camille Jullian, suivant laquelle il y aurait lieu d'identifier J. avec Jovidunum et de situer Naupacte à l'emplacement actuel de Neauphle-le-Vicomte, soit cent vingt kilomètres plus à l'est, hypothèse qui fit florès et presque autorité à l'époque, doit être définitivement rejetée, rappelons-le, pour trois raisons qui me semblent également péremptoires.

Tout d'abord, et comme l'a si magistralement démontré M. Ernest, aujourd'hui l'un des meilleurs experts français en toponymie, même si l'étymologie de Neauphle n'est toujours pas clairement établie, en aucun cas elle ne saurait renvoyer à Naupacte1.

D'autre part, quelle qu'ait pu être la diligence des légions de l'incontournable et fidèle Labienus, le légat des causes désespérées, que César, en difficulté devant Naupacte, reconnaît avoir appelé à son secours en extrême urgence, et qui accourut en effet à marches forcées, « quam maxime poterat itineribus », on ne voit pas, cantonnées dans le pays des Senons et pour aguerries qu'elles fussent, que ses troupes aient pu rejoindre Neauphle dans le délai de quarante-huit heures – sauf à avoir bénéficié des taxis affrétés en septembre 1914 par Gallieni – alors qu'une telle performance cadre parfaitement avec la localisation de Naupacte à J.