Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville

Khaled Khalifa

 

I

 

LES CHAMPS DE LAITUES

 


Sur le chemin de la maison, je me répétais qu’à seulement soixante-cinq ans, ma mère était morte trop jeune. Je me réjouissais secrètement, me disant qu’elle avait probablement eu dix années de sursis, elle qui se plaignait sans cesse de manquer d’oxygène. Mon oncle Nizar me raconta qu’un jour, en se réveillant, elle se mit à écrire une longue lettre à quelqu’un, peut-être un ancien amant ou encore une vieille amie avec laquelle elle aimait évoquer une époque révolue et qui n’intéressait plus personne.

Au cours des dernières années, ma mère s’était quasiment installée dans le passé. Elle refusait de croire que le Président était mort comme n’importe qui d’autre, et cela malgré les obsèques grandioses et le deuil national dont nous fûmes les témoins. La télévision avait diffusé en boucle ses photos et ses discours, interviewé des centaines de personnes qui évoquaient ses bienfaits et énuméraient ses titres avec vénération. Les yeux remplis de larmes, elles recensaient les largesses du père de la patrie, du leader des temps de guerre et de paix, du guide des Arabes, du meilleur des athlètes, du plus juste des juges et du plus grand des architectes. Certaines semblaient frustrées de ne pas pouvoir lui donner le nom de “dieu suprême”.

Ma mère disait : “La dureté et l’oppression ne meurent jamais” puis elle ajoutait : “Le sang des victimes ne fait pas mourir le tyran, c’est une porte entrebâillée qui se referme petit à petit jusqu’à étrangler l’assassin.” Elle choisissait soigneusement ses mots pour raconter ses histoires favorites, elle évoquait avec enthousiasme les robes et les parfums de ses amies militantes qu’elle décrivait comme des fleurs de cotonnier éclatantes de blancheur à l’heure du couchant. Elle s’abandonnait à chanter les louanges d’un passé resplendissant, comme pour prendre sa revanche sur sa triste vie. Elle racontait le soleil et les effluves de la terre d’antan après la première pluie, elle affirmait que tout avait changé et que nous étions malchanceux de ne pas avoir connu cette belle époque où la laitue romaine était plus tendre et les femmes plus féminines.

Après de longues heures d’assoupissement, ma mère se leva pour s’asseoir à la table branlante, à côté de Nizar, qui grommelait comme une mouche sourde. Elle lut quelques lignes d’une lettre adressée à un certain “Cher ami” dans laquelle elle disait qu’elle ne croyait plus en sa promesse d’un tango sur le pont d’un navire en croisière. Elle avait abandonné le style sibyllin de ses anciennes missives pour écrire, dans un style direct, qu’elle n’accordait aucune confiance aux hommes qui dégageaient une odeur de rat en décomposition. Elle ne craignait plus de voir son courrier tomber entre les mains d’un contrôleur du bureau de poste et déclarait, dans un dernier sursaut de courage, que désormais tout lui était indifférent. Sûre de ne jamais avoir commis de péché, elle affirmait vouloir aller vers la mort avec une énergie digne des grands rêves qu’elle s’était forgés.