Où sont mes lunettes ?

Nicole de Buron

 

 

 

 

 

 

 

 

Première partie

 

LA LETTRE

 

 

 

 

 

 

Chapitre I

 

 

La lettre ne fit aucun bruit spécial lorsque la concierge la glissa sous la porte. Juste fffffuuuuttt sur la moquette. Vous l'ouvrez donc sans méfiance. LA CNAVTS. C'est quoi, ça ? Sûrement un de ces organismes chargés de vous réclamer de l'argent. Soit légalement exigible. Soit moralement obligatoire avec des photos de petits enfants mourant de faim, de débris à peine humains de lépreux, de vieilles femmes hagardes sur des grabats. Vous êtes d'accord pour envoyer un chèque. Seule question qui vous tracasse parfois : « Comment ont-ils tous mon adresse ? » (Réflexe mesquin, vous plaidez coupable.) Bon. Que dit la CNAVTS ?

Madame,

VOUS AVEZ 59 ANS…

Hein ?

Qui a cinquante-neuf ans ?

Vous ?

Non. Ce n'est pas vrai.

 

Si. C'est vrai.

 

Mais de quoi se mêlent-ils, à la CNAVTS, de vous rappeler ce fait déplaisant que vous n'avouez plus jamais. Même à vos petits-enfants, lors de vos anniversaires (vous vous contentez d'une seule et discrète bougie sur le gâteau) : « Mamie a toujours vingt ans dans son cœur, mes chéris. » Vous avez, sans le leur dire, rajeuni vos enfants de cinq ans. Vous envisagez même de falsifier, comme votre mère, la date de votre naissance sur votre passeport (peut-être pas de dix ans tout de même). Quand on vous prend en photo, vous enlevez précipitamment vos lunettes.

Justement, vous les cherchez, vos lunettes, pour lire la suite de cette lettre odieuse de cette CNAVTS inconnue. Elles ont encore disparu, les sales bêtes. Vous les retrouvez à tâtons, tapies goguenardes sous votre couette. Vous êtes absolument sûre de ne pas les avoir posées là.

Madame,

VOUS AVEZ 59 ANS.

(On sait, on sait, bande de malpolis !)

Bientôt, vous pourrez demander votre RETRAITE de la SÉCURITÉ SOCIALE…

Quoi, la RETRAITE ?

Ils sont fous à la Sécurité sociale !

Vous êtes en pleine forme (ou presque). Vous travaillez dix heures par jour (enfin, six !). Vous gagnez bien votre vie. Vous bourdonnez dans l'existence comme une abeille dans sa ruche. Pas question d'arrêter.

Et pourtant…

… vous ne pouvez dissimuler qu'une petite sirène d'alarme a retenti, il y a quelques années déjà.

Vous aviez écrit un scénario de film qu'un des plus grands producteurs de Paris vous avait acheté. Avec beaucoup de compliments et de bisous (ça, vous vous en fichiez : les compliments et les bisous, dans le cinéma français, c'est du pipeau). Et surtout un gros paquet de sous (voilà qui marquait réellement votre cote).

Vint le choix du metteur en scène. Le Producteur avait un petit génie sous la main. Un jeune réalisateur inconnu mais qui avait comme femme une actrice très en vogue. L'un devant compenser l'autre.

Vous invitez le chouchou bien marié à déjeuner chez vous. Malgré vos gracieusetés, il vous regarde avec une sorte d'horreur. Surtout quand vous refusez de transformer votre (charmante) comédie en film politique. Il s'en va, mécontent.

Deux heures plus tard, le Producteur vous téléphone. Son petit génie est d'accord pour tourner le film.