Nous qui n'étions rien

Madeleine Thien

 

Étourdie, je me suis appuyée contre la vitre.

Puis, soudain, j’étais en voiture avec mon père. J’entendais les flaques d’eau gicler contre les pneus et mon père fredonner. Il était tellement vivant, tellement aimé que son incompréhensible suicide m’a dévastée une fois de plus. À ce moment, mon père était mort depuis deux décennies, et jamais un souvenir d’une telle pureté ne m’était venu. J’avais trente et un ans.

Je suis entrée dans la boutique. Le pianiste, Glenn Gould, est apparu sur un écran plat : lui et Yehudi Menuhin interprétaient la sonate de Bach que j’avais reconnue. Vêtu d’un habit sombre, Glenn Gould était penché sur le piano ; les motifs qu’il entendait dépassaient largement les limites de la perception du commun des mortels, et il m’était… si familier, comme une langue, un monde entier que j’aurais oubliés.

 

En 1989, pour ma mère et moi, la vie était devenue une série de routines nécessaires : le travail et l’école, la télévision, les repas, le sommeil. Le premier départ de mon père était survenu alors que des événements historiques avaient lieu en Chine, événements que ma mère suivait de manière obsessionnelle sur CNN. Je lui demandais qui étaient ces manifestants, et elle répondait que c’étaient des étudiants et des gens ordinaires. Je lui demandais si mon père était là et elle disait : « Non, c’est la place Tian’anmen, à Pékin. » Les manifestations, qui avaient attiré plus d’un million de citoyens chinois dans les rues, avaient commencé en avril, alors que mon père vivait encore avec nous, et elles s’étaient poursuivies après sa disparition à Hong Kong. Puis, le 4 juin et pendant les jours qui ont suivi le massacre, ma mère a pleuré. Je la regardais, soir après soir. Ba avait fui la Chine en 1978 et il n’avait pas le droit d’y retourner. Mais mon incompréhension se rattachait aux choses que je pouvais voir : ces images chaotiques et effrayantes de gens et de tanks, et ma mère devant l’écran.

Cet été-là, comme dans un rêve, j’ai continué mes leçons de calligraphie au centre culturel local. Avec un pinceau et de l’encre, je recopiais de la poésie chinoise, un vers après l’autre. Mais les mots que je savais reconnaître – grand, petit, fille, lune, ciel (大, 小, 女, 月, 天) – étaient rares. Mon père parlait le mandarin et ma mère, le cantonais, mais je ne maîtrisais que l’anglais. Au départ, le casse-tête de la langue chinoise m’était apparu comme un jeu, un plaisir, mais mon incapacité à comprendre avait commencé à me déranger. Encore et encore, je traçais des caractères que je n’arrivais pas à déchiffrer ; je les dessinais de plus en plus gros, jusqu’à ce que l’excédent d’encre traverse le fin papier et le déchire. Je m’en fichais. J’ai cessé d’y aller.

En octobre, deux policiers se sont présentés à notre porte. Ils ont informé ma mère que Ba était mort, et que le bureau du coroner de Hong Kong s’occuperait du dossier. Ils ont dit que sa mort était un suicide. Alors le silence (qù) est devenu une personne à part entière, une personne qui vivait dans notre maison. Il dormait dans le placard avec les chemises, pantalons et chaussures de mon père, et protégeait ses partitions de Beethoven, Prokofiev et Chostakovitch, ses chapeaux, son fauteuil et sa tasse spéciale. Le silence (闃) s’installait dans nos esprits et s’agitait comme un océan à l’intérieur de ma mère et moi. Cet hiver-là, Vancouver était encore plus gris et humide que d’habitude, comme si la pluie était un tricot épais que nous ne pouvions enlever. Je m’endormais convaincue qu’au matin Ba viendrait me réveiller comme il l’avait toujours fait, sa voix me tirant de mon sommeil. Puis cette illusion s’est remplie d’absence, me faisant souffrir plus que tout ce qui était arrivé.