Nomadland

Jessica Bruder

 

Pour beaucoup, la solution semblait radicale au début.

Si tu ne peux pas augmenter ton salaire toi-même, pourquoi ne pas supprimer ton plus gros poste de dépense ? Troquer tes quatre murs contre une maison roulante ?

Certains les qualifient de « sans domicile fixe ». Mais les nouveaux nomades, eux, rejettent cette appellation. Pourvus à la fois d’un toit au-dessus de leur tête et d’un moyen de transport, ils ont opté pour un autre terme : « sans adresse fixe », qui leur semble plus conforme à la réalité de leur situation.

De loin, on pourrait les confondre avec ces retraités insouciants adeptes des voyages en camping-car. Lorsqu’ils s’offrent, à l’occasion, une séance de cinéma ou un dîner au restaurant, ils se mêlent incognito à la foule. De par leur mentalité et leur apparence, ils appartiennent majoritairement à la classe moyenne. Pourtant, ils font leurs lessives dans des laveries automatiques et souscrivent des abonnements dans des salles de gym afin de pouvoir utiliser leurs douches. Nombre d’entre eux se sont retrouvés contraints de prendre la route quand leurs économies ont été englouties par la Grande Récession de la fin des années 2000. S’ils acceptent des boulots physiques aux longues amplitudes horaires, c’est pour remplir leur estomac et leur réservoir d’essence. À l’ère des bas salaires et de l’explosion du prix du logement, ils se sont affranchis des loyers et des crédits immobiliers pour mieux s’en sortir. Ils font ce qu’il faut pour survivre à l’Amérique.

Mais personne n’aime se contenter de survivre. Ce qui n’était au départ qu’une stratégie désespérée s’est transformé en un cri de ralliement pour ceux qui aspirent à autre chose. Être humain, c’est voir au-delà de sa simple subsistance. Nous avons autant besoin d’espérer que de nous abriter du froid ou de nous alimenter.

Et, de l’espoir, il y en a sur la route. Car l’espoir naît du mouvement. Quand le champ des possibles paraît aussi vaste et illimité que le territoire lui-même. Cette croyance chevillée au corps selon laquelle le meilleur est toujours à venir. Qu’il t’attend juste un peu plus loin, dans la prochaine ville, le prochain boulot, la prochaine rencontre avec de parfaits inconnus.

Parfois, ces inconnus sont des nomades, eux aussi. Partout où ils se croisent – sur le Net, sur leur lieu de travail ou dans un camping au milieu de nulle part –, une tribu se forme. Il existe entre eux des liens de compréhension mutuelle, une solidarité. Si l’un d’eux a une panne de moteur, tous font tourner le chapeau pour l’aider. Un sentiment contagieux les anime : il se passe quelque chose. Ce pays est en train de changer, les structures anciennes s’écroulent, et ils se trouvent à l’épicentre de ce mouvement. Autour d’un feu de camp, au cœur de la nuit, ils se prennent à construire l’utopie.

Je rédige ces lignes à l’automne. Bientôt, l’hiver viendra et ce sera peu à peu la fin des boulots saisonniers. Les nomades plieront bagage et retrouveront leur vraie maison, la route, à l’image de cellules sanguines irriguant les veines du pays. Ils partiront à la recherche de leurs amis, de leur famille, ou juste d’un endroit où il fait chaud. Certains traverseront le continent. Ils compteront les kilomètres qui se déroulent comme la bobine d’un film documentaire sur l’Amérique. Fast-foods et centres commerciaux. Champs anesthésiés sous le givre. Concessionnaires automobiles, méga-églises et restaurants ouverts toute la nuit. Plaines interminables. Fermes d’engraissement, usines désaffectées, lotissements et grandes surfaces. Sommets enneigés. Le paysage défilera à toute vitesse, du matin au soir, jusqu’à ce que la fatigue s’installe. Les yeux lourds, ils chercheront un endroit où faire escale pour la nuit. Sur des parkings de supermarché. Dans les rues tranquilles de quartiers résidentiels. Dans des relais routiers, bercés par le ronronnement des moteurs. Puis, au petit matin, avant que quelqu’un ne s’aperçoive de leur présence, ils repartiront. Et ils reprendront la route en méditant une fois de plus cette vérité : en Amérique, les derniers endroits gratuits sont les parkings.