Ne lâche pas ma main

Michel Bussi

 

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Retour à l’Alamanda

 

 

17 h 07

 

La capitaine Aja Purvi peste tout en écrasant la pédale de frein de la Peugeot 206. Juste avant le tunnel du Cap de la Marianne, l’une des deux voies de la route littorale est bordée par une rangée interminable de cônes orange.

En travaux !

L’entrée du tunnel ressemble à une immense bouche noire aspirant avec une lenteur exaspérante un collier de tôles multicolores. La 206 roule encore au pas quelques dizaines de mètres, puis s’immobilise derrière un 4 × 4, à la même hauteur qu’un pick-up rouge.

Aja consulte l’horloge à côté du volant. Énervée.

Combien de temps lui faudra-t-il pour parcourir les huit kilomètres qui la séparent de l’hôtel Alamanda ? Trente minutes ? Une heure ? Davantage ?

Aja, furieuse, observe les vagues de l’océan Indien frapper le piton rocheux qui, paraît-il, ressemble au profil de Marianne. Mouais… Aja n’a jamais reconnu l’icône républicaine dans ce bloc de basalte qu’on aurait mieux fait d’exploser à la dynamite plutôt que de dépenser des milliards pour la route des Tamarins, quelques centaines de mètres plus haut, qui défigure le paysage et qui ne réglera rien pour la circulation sur l’île. Il entretiendra juste les Réunionnais dans l’illusion que l’on peut toujours immatriculer plus de voitures, trente mille supplémentaires chaque année, jusqu’à l’infini. Il faut pourtant se rendre à l’évidence : La Réunion est une montagne qui a poussé dans l’océan. Presque toute la population se tasse au bord de la mer, et tous se déplacent en bagnole sur l’étroite bande à peu près plate entre l’océan et la base des volcans, tournent en rond, aussi libres que des protons dans un cyclotron. Un ralentisseur de particules, les Réunionnais testent le concept.

Aja coupe le contact, résignée. Le type à côté, dans son pick-up, la regarde avec insistance, un mètre au-dessus d’elle. Un Cafre dont le bras sort d’un tee-shirt blanc et pend à la portière par la vitre ouverte. Cela aussi énerve Aja. Si elle avait pris le Jumper de la gendarmerie, ou ne serait-ce qu’un gyrophare à coller sur le toit de sa 206, elle aurait avalé la route du littoral en quelques minutes, les voitures se seraient écartées devant elle comme une mer s’ouvre devant le prophète, y compris ce Cafre qui tord le cou pour avoir une vue plus plongeante sur ses seins… Inconsciemment, Aja referme les pans de son chemisier. Parfois, ces types lui donnent envie de porter le voile. Rien que pour les faire chier.

Par 30 °C, un tchador ou une casquette, après tout… Ou un képi…

Le directeur de l’Alamanda, Armand Zuttor, a insisté… Lourdement !

« Une intervention discrète, hein, Aja, tu ne vas surtout pas effrayer les touristes ! »

Ce Gros Blanc1 de directeur d’hôtel la tutoie sous prétexte qu’il l’a connue toute petite, quand elle suivait ses parents à l’Alamanda. Entre affection et humiliation, la frontière est parfois mince, Aja n’est pas dupe.