N'être plus que naître... (présence de l enfant disparue)

S.L. Francesca Pesci

 

Et puis tu es venue au monde. Dans une clinique de merde que je ne connaissais pas, où m’avait envoyée mon toubib que je ne connaissais que peu depuis notre récent emménagement. Une clinique qui a fini par fermer après la mort de plusieurs nouveau-nés. Où on m’a laissée accoucher durant plus de vingt-quatre heures quasiment seule et livrée à des contractions si rapprochées qu’elles s’enchaînaient presque en continu, impuissantes à ouvrir efficacement le col de l’utérus. La jeune sage-femme, qui semblait très inexpérimentée, très désinvolte, s’en foutait complètement, n’a rien fait, prétendant que mon utérus n’était pas « mûr » parce que tu avais trois semaines d’avance. L’obstétricien est passé me voir à la va-vite. Je lui ai demandé de faire quelque chose. Il m’a dit qu’il n’y avait rien à faire. Puis s’est barré. Je ne l’ai pas revu.

Ton cerveau a manqué d’oxygène. Il a souffert. Mais personne n’a rien vu sur le moment. Il n’y avait pas encore de monitoring, on laissait à peu près faire la nature. J’ai vu passer ton beau petit visage entre mes cuisses, front relevé surmonté d’une petite mèche blonde, bout du nez en l’air et… les yeux grands ouverts, tout bleus. La sage-femme m’a dit de pousser encore un peu pour les épaules, puis t’a sortie très facilement : tu étais toute petite, toute douce.

Albert Camus était un homme. S’il eût été une femme, et l’une de mes contemporaines, de celles qui dans notre pays ont conquis les premières le droit de disposer de leur corps et le contrôle chèrement payé de leur fécondité, il eût peut-être nuancé son point de vue. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être transmise est une question plus fondatrice que de juger qu’elle vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue. Car elle m’implique bien au-delà de moi-même. Elle engage un avenir dont nul ne sait les lointaines conséquences, et sur lequel j’ignore jusqu’où s’étendent mon devoir et mon droit.

Imaginons ce qu’aurait pu être le monde si Klara Pölzl épouse Hitler avait voulu et pu refuser d’enfanter… Tentons d’imaginer ce qu’il aurait pu être si Klara Pölzl épouse Hitler n’avait pas mis au monde celui par qui ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants, exterminés dans la Shoah, ont été privés de descendance…

Adolphe Jacob n’a pas laissé de descendance. Adolphe Jacob a fait raser par les nazis, en 1938, Döllersheim, village natal de son bâtard de père.

Il y a quatre mois aujourd’hui que tu as déserté ta vie. Cette vie que je t’avais donnée. Et me voilà rejoindre la cohorte des mères qui ayant perdu un enfant doivent faire cette chose insensée, privée de sens, de signification comme de direction juste, cette chose contre-nature et qui consiste à lui survivre.

Et me voilà rejoindre aussi l’armée des ombres, de ceux que le départ volontaire assumé d’un proche a condamnés à vivre comme on condamne à mort : hantés de questions sans réponse. Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Qu’est-ce que j’aurais dû voir que je n’ai pas vu, prévoir que je n’ai pas prévu ? Quand et comment y a-t-il eu, en mon pouvoir et en ma connaissance, quoi que ce soit qui aurait pu permettre d’éviter cette issue qu’on se refuse d’imaginer fatale ?