Morts

Philippe Tessier

 

Le temps s’écoulait lentement, sans que rien ne se passe. Hé bien, si c’était ça, la mort, pour ceux qui avaient eu le malheur de naître, on s’était bien fichu d’eux de leur vivant. Non, mais quelle escroquerie ! Et dire que certains parlaient du miracle de la vie ! Ah ! Ils ne savaient pas ce qui les attendait après. Mais qui avait été assez dérangé mentalement pour imaginer une telle horreur ? On venait au monde dans la souffrance, on se traînait toute sa vie à tenter de survivre en essayant de profiter, de temps en temps, de quelques menus plaisirs, tels des restes de nourriture jetés à des chiens, on passait le plus clair de son existence à avoir mal quelque part et on mourait généralement dans d’atroces souffrances... et pour quoi ? Pour une éternité de néant ?

Joseph aurait bien voulu qu’on lui accorde quelques minutes de vie supplémentaires pour aller régler ses comptes avec tous les bonimenteurs qui y allaient de leurs « la mort n’est que le commencement », « vous irez tous au paradis » ou autres « mille vierges vous attendront les bras ouverts » ! Ah, les fumistes ! Il ne faut jamais faire confiance aux gens qui ne savent pas de quoi ils parlent... Comment le pourraient-ils d’ailleurs ? Tous ceux qui prêchent ce genre d’inepties risquent d’être surpris et très déçus quand viendra leur heure.

Il soupira... tout du moins, il s’imagina en train de soupirer. L’éternité dans le noir complet... qu’est-ce qu’il allait s’ennuyer ! Surtout si les souvenirs de sa vie étaient les seuls éléments de distraction auxquels il pouvait se raccrocher. Comment avait-il pu tout rater à ce point ! ? Oh ! Il avait bien accompli deux ou trois petites choses, mais tout ce à quoi il avait jamais rêvé lui avait toujours échappé. L’amour, l’amour…. Ça aussi, c’était une belle arnaque. On lui avait seriné toute sa jeunesse que ceux qui s’aimaient vraiment finissaient toujours par se retrouver, qu’il n’y avait rien de plus beau que d’être amoureux. Tu parles ! Il avait épousé une femme charmante, mais sans trop savoir s’il l’aimait ou non. Bien des années plus tard, il avait découvert que ce n’était pas le cas, en se retrouvant face à celle qui allait vraiment faire chavirer son âme. Mais comble de la malhonnêteté céleste, il doutait fortement que celle-ci ait éprouvé quoi que ce soit pour lui. Il n’avait jamais osé faire le premier pas et était resté là à l’aimer en secret, à souffrir en silence… et la douleur qu’infligeait l’amour était la pire de toutes. Cupidon n’était-il pas censé coller ses flèches là où il le faut au lieu de tirer au hasard ? Même mort, rien que de repenser à cette femme, à ses yeux magnifiques dans lesquels on se serait volontiers noyé, à son sourire qui aurait fait fondre un iceberg, il en avait l’estomac noué, même si, techniquement, ce n’était pas possible. De toute manière, il n’avait jamais rien compris à rien dans ce domaine et, plus largement, dans celui des relations humaines. En vieillissant, écœuré par le comportement de ses semblables, il avait perdu goût à presque tout. L’existence était devenue pour lui une lente agonie dans laquelle il avait eu l’impression de se traîner, totalement désabusé, et dont il espérait presque qu’elle s’achève rapidement. Maintenant que c’était le cas, il se disait qu’il aurait franchement pu en profiter un peu plus, d’autant qu’il constatait à regret que la mort n’apportait aucune sérénité. Au contraire, quand il repassait le film de sa vie, il avait l’impression de n’en conserver que les mauvais souvenirs, que les regrets, que les échecs. Et il avait en tête l’image de celle dont il était tombé amoureux, cette image qu’il aurait bien voulu oublier, tellement elle lui rongeait l’âme comme un cancer. Il eut envie de pleurer, mais aucune larme ne coula sur ses joues. Dieu que l’éternité allait être douloureuse !