Mon âme frère

Gaël Aymon

 

Yanis me répond d’un sourire en caressant mes cheveux. Il adore mes cheveux. De l’autre main, il attrape son portable qui vient de vibrer. On est là, sur le canapé de sa mère, lui vautré, moi allongée, la joue sur sa cuisse, et je me dis que l’existence serait cool si je pouvais ne la passer qu’avec lui. La télé en fond sonore, je le contemple, son regard à la fois intense et absent rivé sur son téléphone.

– On perd tellement de temps dans cette vie ! Quand je ne suis pas avec toi, je perds mon temps.

Yanis laisse son téléphone pour m’écouter avec attention. Personne d’autre ne m’écoute comme lui. Je fronce les sourcils.

– Ça me fait bizarre que tu ne connaisses rien de ma vie au lycée. J’aimerais parler de toi à tous ceux qui ne te connaissent pas, qu’ils sachent qui tu es, à quel point tu es important pour moi… Si seulement on était restés ensemble, comme au collège ! T’imagines ? C’est trop con que ta mère ait voulu te mettre dans le privé…

– J’aurais jamais été pris dans ton lycée. Moi, ce que j’aime pas, c’est que tu puisses vivre hors de moi. Tu vois ce que je veux dire ? Que, quand je ne suis pas là, tu vives des trucs que je ne vois pas, avec des gens que je ne connais même pas. Ça me rend dingue, des fois. Que tu puisses devenir une autre Camille.

– C’est vrai que je deviens trèèès différente ! J’ai des poils qui poussent partout sur mon corps, des dents et des griffes longues comme ça, et mon visage prend une teinte verdâtre. Si seulement tu pouvais voir ça !

– T’es chiante ! Chaque fois que je veux être sé­­rieux, tu me prends à la légère !

– Mmmh ! Oh oui, Yanis, prends-moi à la légère !

Je me surprends d’avoir été aussi suggestive. Ma voix, mon regard… Mais je n’ai pas pu m’en empêcher. L’ambiance a changé d’un coup. Yanis ne sourit plus, ses yeux brillent et sa respiration tremble un peu. Contre ma joue, sa cuisse s’est réchauffée. C’est fou le pouvoir des mots !

Je résiste à l’envie de me reprendre, de dissiper le malentendu. Parce que je ne veux pas qu’il se dissipe. Et qu’il n’y a pas de malentendu. J’aime avoir provoqué ce moment. J’aime être avec Yanis dans ce trouble-là. J’aime le troubler. Et je commence à rêver à d’autres choses qu’à ses baisers. Alors, je laisse le silence faire résonner ma phrase, la faire grandir, lui donner mille sens, et la répéter à ma place. Puisque jamais je ne ferai autant confiance à quelqu’un, puisqu’on a déjà beaucoup pris notre temps tous les deux, et puisqu’on est seuls.

Je me redresse pour m’asseoir face à lui. Je continue à sourire. Pourtant, je n’en mène pas large mais je ne veux pas le décourager. Yanis passe à nouveau ses doigts dans mes cheveux. Je sens que je dois agir. Je pose ma main sur son ventre. Je visais le buste mais mon mouvement a été si maladroit et retenu que j’ai atterri sur le ventre. Affolée par ma propre audace, je soulève un peu son sweat pour glisser mes doigts sur sa peau et je remonte doucement le long de ses côtes, vers le dos. Sa peau est si douce que j’en suis bouleversée. Je pourrais pleurer. Yanis ferme les yeux en frémissant. J’ai l’impression enivrante de prendre le contrôle de son corps. Un corps encore tout entier à découvrir. Mon autre main soulève un peu plus ses vêtements pour dévoiler son torse. Il m’aide, retirant en même temps son sweat et son t-shirt, avec des gestes raides qui trahissent sa peur. Pourtant il n’a aucune raison d’avoir peur. Ce qu’il dévoile pour mes yeux n’est que beauté pure. Toute cette peau brune, ambrée, ces kilomètres de peau devant moi me donnent le vertige.