Moi, Christiane F., la vie malgre tout

Felscherinow, Christiane; Vukovic, Sonja

 

AVERTISSEMENT

 

 

 

Ce livre se nourrit de souvenirs. Trente-cinq ans après, certains sont restés vivaces, d’autres sont devenus pâles et lacunaires.

Les mémoires de Christiane F. parlent d’êtres et de rencontres. Parmi les personnes concernées, toutes ne se rappellent pas volontiers ce qui s’est passé et ce que révèlent ces pages. C’est pourquoi le nom de certaines personnes a été modifié, d’autres restent complètement anonymes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Elle vit dans ce monde, comme Ariane, la délaissée, dans l’île déserte de Naxos, toute aux gémissements et à la prière. Bacchus, le dieu éclatant de l’ivresse, l’a abandonnée ; le délire de l’amour s’est évanoui et maintenant elle n’attend plus qu’un seul hôte, la Mort. Elle l’entend s’approcher ; déjà elle lui tend les bras pour passer de ce monde dans l’ombre éternelle. Mais elle ne se doute pas que celui qui s’approche avec des pas ailés, c’est Thésée, le libérateur, pour la ramener encore dans la vivante vie. »

Stefan Zweig,

MarcelineDesbordes-Valmore.

Son œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le mythe Christiane F.

 

 

Il est tard pour la fille. La journée a été longue, et il fait sombre. L’asphalte berlinois, mouillé par la pluie, scintille. Il n’y a plus grand monde dans la rue, et personne ne s’intéresse à la fille, dont les traits du visage trahissent, malgré les cheveux rouge grenade et les talons hauts, qu’elle n’a guère plus de 14 ans. « T’as pas un mark ? » demande-t-elle à chaque passant. Elle a l’air fragile comme un poulain, sèche, le cou long, une grande crinière. Elle fait l’effet d’une écorchée vive, toujours prête à riposter. « Vieux branleur », lance-t-elle à un homme qui l’a ignorée quand elle a demandé l’aumône. La fille prend une baffe, elle crie : « Merde. » Et puis une vieille Ford passe devant elle et s’arrête à son niveau. La fille gonfle sa lèvre inférieure d’un air entêté. Elle mesure un mètre soixante-quinze, elle a les jambes longues et minces. Dans la voiture, un type un peu gros, dans les 45 ans. Sans un mot, il ouvre la porte côté passager, la fille monte. La voiture est grise, comme toutes

les autres ce soir-là.

La fille dit à l’homme : « Je baise pas. » Il demande : « Et pourquoi pas ?

— Écoute, j’ai un mec.

— Alors suce-moi, juste.

— Je vais gerber.

— Bon, il ne reste plus grand-chose. Alors branle-moi, au moins.

— Ça fait 100 balles.

— Ok. »

Plus tard, elle racontera à son mec qu’elle n’a fait ça que pour lui. Qu’elle a fait la manche et que ça n’a pas marché, il fallait bien qu’elle se fasse de la tune d’une manière ou d’une autre, et c’est pour ça qu’elle s’est décidée à monter dans la voiture du client. Son mec ne croira pas un mot de ce qu’elle dit et il lui fera des reproches :

« Tu l’aurais fait même si j’avais pas été là. Toute cette merde, c’est parce qu’on se shoote. » Alors, ils rêveront d’une vie sans addiction à l’héroïne, et la fille lui promettra qu’elle ne couchera jamais avec un client.