Mer blanche

Roy Jacobsen

 

Au milieu de la deuxième semaine, une des saleuses disparut et Nelly dut venir travailler avec elle. Il y eut une tempête le jour suivant et les bateaux cherchèrent refuge dans les îles. Ils n’accostèrent pas non plus le lendemain et, le troisième matin, quand ils purent enfin échapper à l’emprise de la neige, ils n’avaient même pas un gardon à bord.

Pourtant, ils étaient nombreux à les attendre, un pays entier les attendait, prêt à accueillir des hommes qui rentrent en vie, une fois encore. Puis il y eut davantage de mauvais temps, avec l’obligation de rester au port et de remiser le matériel, avec des prises inutilisables, tout juste bonnes à faire du guano, peut-être, cela dépendait de tant de choses, surtout des prix dans un autre monde que le leur ; on garda le rebut, on le mit à sécher, et l’histoire étrange de l’automne se termina.

 

Ingrid et Nelly trièrent le poisson salé, enlevant le mauvais et veillant à ce que celui qui était au fond de la saumure précédente se retrouve sur le dessus de la nouvelle. Le hareng prit fin à son tour et les deux filles qui venaient d’ailleurs furent congédiées, elles reçurent leur maigre salaire, s’ôtèrent mutuellement les écailles de leur visage, elles se lavèrent à l’eau froide, se séchèrent, se peignèrent, veillant à ce que leurs barrettes soient bien mises comme il faut, puis elles partirent par le vapeur en riant, avec des vêtements que personne ne leur avait vus.

Par ce même bateau arriva une lettre de la tante d’Ingrid, Barbro, qui était hospitalisée. La lettre était rédigée par une infirmière qui écrivait comme un médecin ; Ingrid fut capable de la déchiffrer, mais elle n’en comprit pas le contenu. Sa tante ne pouvait pas rentrer dans le Nord car sa fracture du col du fémur refusait de guérir, et il n’y avait pas de transports… Mais elle serait rentrée à temps pour Noël. C’était écrit deux fois. Barbro avait cinquante-neuf ans et Ingrid trente-cinq, ce soir-là, elle s’endormit tôt et ne rêva pas.

 

Elle se réveilla tôt également, resta au lit à écouter le vent qui grattait le toit d’ardoises et la mer qui sifflait et soufflait entre les piliers du quai et sous la respiration de Nelly, Nelly dormait comme une personne, le bruit du sommeil de Nelly, nuit après nuit, était la seule chose normale dans cet endroit, et ce jour-là, il était insupportable.

Ingrid se leva, se lava dans le seau en zinc, fit sa valise, ne mangea pas, ne prépara pas de café, prit ses vêtements de travail puants, passa derrière l’usine de conserve où les Allemands faisaient brûler des ordures dans un tonneau, elle y jeta ses vêtements, regarda les flammes jusqu’à ce que du monde arrive sur le quai. Il neigeait un peu.

Elle remonta à l’étage, prépara une sorte de café, en remplit une tasse qu’elle posa sur la chaise à côté du chevet de Nelly, qui ressemblait à une belle morte, elle attendit que le reflet sur le mur de l’usine lui indique que le contremaître était arrivé lui aussi, que l’aube allait poindre dans la nuit, puis elle se releva, descendit avec sa valise et demanda son solde.