Marina Tsvétaïeva, mourir à Elabouga

Vénus Khoury-Ghata

 

Une poutre, une corde, une chaise et ton cœur devenu pierreux à force d’épreuves. Ton regard va du nœud coulant au-dessus de ta tête à la boue noire qui ondule jusqu’au cyprès et la colline soudain happée par l’obscurité.

Qu’attends-tu pour te décider ?

Il suffirait d’un appel, d’une main frappant à ta porte pour que tu descendes de la chaise où tu t’es hissée, relances la corde vers la poutre, te pendes une autre fois puisque ce mot revient souvent dans ta bouche et que tu as décidé de tout temps d’imposer à la mort la date de ton choix. De la devancer.

L’indécision t’enlève toute énergie. Tu es incapable de descendre de cette maudite chaise, à croire que ses clous se prolongent dans la plante de tes pieds devenus brusquement inertes alors que tes mains continuent à bouger, d’où ce geste auquel tu as toujours recours face aux difficultés.

Du revers de la droite, tu frappes l’air par-dessus ton épaule.

« Adviendra ce qui adviendra », dit ta main.

Main vieillie, abîmée à force de gratter la terre, tordre des serpillières, balayer des poussières tenaces qui revenaient dès que tu avais le dos tourné. Passant devant les miroirs, tu fermais les yeux pour ne plus voir tes rides profondes comme des crevasses, tes veines saillantes, ta peau craquelée comme écorce de vieil arbre.

 

Une main d’enfant lisse, neuve vient de surgir sous tes paupières. Elle s’accrochait à ta jupe à la porte de l’orphelinat auquel tu avais confié tes filles pour qu’elles mangent à leur faim, c’est du moins ce qu’on t’avait dit, s’accrochait alors que tu étais pressée de rentrer chez toi avec sa sœur malade, en danger de mort.

La malade fiévreuse serrée dans une couverture d’une effroyable saleté, tu quittais l’hospice sans un regard pour la petite qui hurlait le nom de sa sœur, pas le tien difficile à prononcer pour son cerveau d’arriérée.

Irina la mal-aimée tournait autour de toi comme chiot qui mendie une caresse. Irina oiseau plumé avec sa tête rasée pour éradiquer les poux.

Le portail de l’hospice refermé derrière toi, elle avait tapé sa tête sur le sol avec la régularité d’un métronome.

Le temps n’était pas à l’apitoiement. Tu devais retrouver le chemin qui mène à Moscou, le deviner dans le brouillard épais, dans la nuit tombée plus tôt que d’habitude. Dans la neige devenue pierreuse. T’éloigner surtout des petites mains qui s’agrippaient à ta jupe.

Sauver Alia de la mort était ta priorité, ta raison de vivre.

Enfant surdouée, Alia à huit ans écrivait son journal alors qu’Irina à quatre ans ne savait pas parler et faisait encore sur elle.

Nourrie avec ce que les âmes charitables laissaient sur ton seuil, chauffée avec le bois glané dans la nature, Alia après un mois de soins arrivait à se tenir debout. La malaria vaincue, tu t’es souvenue de « l’autre » et tu as repris le chemin de l’orphelinat.

« Irina mort », t’avait annoncé un garçon dès la porte franchie. Morte de faim et d’épuisement comme d’autres enfants. Deux soupes d’eau chaude pour les deux repas quotidiens, une feuille de chou dans la première, les lentilles de la deuxième comptées pour faire durer le plaisir.