Manhattan chaos

Michael Mention

 

(une seconde)

… profondément…

(deux secondes)

… et repars à l’assaut du son. Je le défonce, l’envoyant au tapis. Il s’enfuit, je le rattrape et le boxe, boxe, boxe, jusqu’à ce qu’il hurle. Voilà, j’y suis. Ce truc strident, qui décrasse mon âme. Nos âmes. Tout balancer pour se purifier ensemble. Je suis eux, ils sont moi, et ça y est, on forme un tout. Un seul et unique instrument au service du groove, l’astre suprême qui a vu naître l’humanité… et j’expire, affalé dans mon fauteuil.

 

Seul.

Back to reality.

 

Tremblant, j’extirpe l’aiguille de ma veine. L’élastique claque, fouette mon mollet engourdi. L’héroïne se diffuse, je la sens monter, brûler mes muscles, mes os, mon cerveau enfiévré.

Ma vision se trouble, altère l’aube en champignon atomique. Ses rayons traversent mes fenêtres pour découper l’atmosphère grisâtre, colorant les mouches et les déchets un peu partout. Ici, dans mon appart’ immense et ultrachic de l’Upper West Side de Manhattan. Deux ans que j’y vis cloîtré. Deux ans que je macère dans le ras-le-bol.

Usé.

Tellement.

Trop de concerts, trop d’excès, trop de trop.

Des années que je tirais sur la corde et, forcément, je ne pouvais que craquer. Après tout, c’est arrivé aux plus grands, d’Alexandre à Attila. L’homme ne bâtit jamais que sa propre fin, je le sais à présent.

C’est à cause du son. Toute ma vie, je l’ai traqué. J’étais fou comme Dalí, précis comme Robinson, et me voici amorphe comme une merde. Une sale merde dépressive, rongée par le mal : ulcère, pneumonie, diabète, tendinite, fractures, prothèse de hanche… on m’a soigné, bricolé un milliard de fois, mais ma chair n’a pas oublié. Et si je pèse cinquante kilos, c’est que j’ai des chaînes en or.

Un soupir, caverneux, et je bazarde la seringue. Elle échoue dans ma tox-box, rejoignant mes doses, mon trésor sur lequel je veille en vieux pirate gangrené. Enlisé dans le pire, pour avoir visé le meilleur. Moi qui me suis toujours renouvelé, refusant inlassablement la facilité, par dignité et par respect envers mon public. Quand les gens te suivent, fidèles, bienveillants, tu te dois de leur filer autre chose qu’un truc réchauffé.

Alors, chaque année, tu remets ton titre en jeu : exigence, création, peaufinage, diffusion, promo, tournées, puis exigence et rebelote. Car c’est plus fort que toi, que ça donne un sens à ta vie, que t’as même l’impression d’être utile, jusqu’à ce que tu te réveilles un matin, asthénique, avec un arrière-goût de chiasse.

« La crise se confirme, avec l’inflation et sept millions cinq cent mille chômeurs. Six mois après son élection, le président Carter voit à nouveau baisser sa cote de popularité, conséquence directe de l’abandon de son projet de réductions fiscales. »

 

La télé, ma nouvelle vie. Et, pour une fois, CBS dit la vérité, c’est le pire été que la ville ait jamais connu : fournaise, faillite et tueur. Un an qu’il rôde la nuit, du Bronx à Queens, butant des couples.