Lettre à un Inuit de 2022

Jean Malaurie

 

J’étais alors à Thulé le seul étranger : m’accompagnaient deux jeunes chasseurs, désignés par Uutaaq pour me protéger ; ils se tenaient fièrement derrière moi, le fusil en bandoulière, avec leurs traîneaux et leurs chiens : « Go home ! ai-je dit au jeune général. Vous n’êtes pas le bienvenu ; les Inuit m’ont prié de vous le dire. Go home ! » Cet appel d’Uutaaq n’a pas été entendu ; la base nucléaire s’est encore étendue et l’île a ainsi perdu tout espoir d’indépendance, aussi longtemps que cette base américaine est en place. Les 116 Inuit de la région ont été brutalement déportés, en plein hiver (mars-avril 1953), chichement dédommagés et tardivement. C’est alors que j’ai créé la collection « Terre Humaine » aux Éditions Plon à Paris, où furent publiés Les Derniers Rois de Thulé, suivis de Tristes tropiques, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine d’Eduardo Galeano, les Carnets d’enquêtes d’Émile Zola et tant d’autres chefs-d’œuvre en faveur des peuples bafoués, de tous les humiliés ; ils sonnent comme des tocsins. Aujourd’hui, l’océan glacial, qui devrait être un espace de paix exemplaire, est parcouru par les sous-marins de quatre nations, dont deux polaires : États-Unis et Russie ; Grande-Bretagne et peut-être la Chine. Les États-Unis, la Russie, le Canada, le Danemark et la Norvège convoitent leur part de richesse.

Et toi, jeune Inuit, qui assiste à cette dépossession ? Où es-tu ? Protège tes déserts ! En rappelant tes droits souverains, tu aides l’Occident à reprendre ses esprits.

 

 

Citoyen arctique

Une nouvelle citoyenneté doit être rapidement définie. C’est toi, Groenlandais, qui en seras le fer de lance. Dans quelle Europe, dans quelle Amérique et dans quelle Asie voulons-nous que nos enfants et nos petits-enfants grandissent et s’affirment ? Le temps des empires revient et les peuples ne peuvent plus longtemps être ignorés. Ta mission de citoyen du monde est urgente. La fonte de la banquise, qui, selon une récente étude de la NASA, a perdu, entre 2003 et 2004, près de 18 centimètres d’épaisseur, est d’une dimension telle que l’on peut considérer que, d’ici une trentaine d’années, l’océan arctique pourrait être libre de glace. Ce ne sera plus, au sommet de la Terre, un océan de banquises, mais une mer libre, ouverte au shipping mondial. La route la plus courte de l’Asie à l’Europe. Pour les communications internationales, ce sera un changement d’époque.

En France, les Inuit ont eu très tôt des amis. Du 24 au 27 novembre 1969 s’est tenue à Rouen, sous l’égide du Centre d’Études Arctiques (EHESS-CNRS) que je dirige et de la Fondation française d’études nordiques que j’ai créée, la première réunion internationale rassemblant les Inuit circumpolaires et les autorités étatiques, de la Sibérie, de l’Alaska, du Canada et du Groenland, sous la présidence de René Cassin, prix Nobel de la paix. René Cassin, le 26 juin 1945, pendant la première assemblée constitutive des Nations unies à San Francisco, avait énoncé les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) ; celle-ci a été définitivement adoptée le 10 décembre 1948 à Paris, lors d’une assemblée générale de l’ONU. Lors du Congrès pan-inuit de novembre 1969, René Cassin a précisé que cette charte devait être complétée. L’homme relève d’une histoire. Il a une langue et chaque peuple a un destin particulier.