Lettre à un Inuit de 2022

Jean Malaurie

 

Quelle sorcière va se dresser

sur le couchant blanc ?


Arthur Rimbaud

Les Illuminations

 

 

C’est à toi, Inuit, que je m’adresse. Debout ! Peuple du Groenland, réveille-toi ! Ne renonce pas à ton avenir ! L’Arctique est à la veille d’un désastre. Le pétrole, l’uranium suscitent des projets inconsidérés et l’ombre d’un conflit nucléaire avec des sous-marins au pôle se profile. – Nuna – : la Toundra gelée dans ses profondeurs, les océans (Imaq) et leurs banquises (Siko) sont fragiles.

Première nation inuit en devenir, jeune peuple de la grande île du Groenland, retrouve en toi la vérité de ton histoire héroïque, l’esprit de résistance de tes aïeux. L’Europe espère que le Groenland que tu habites depuis quatre mille ans aura, avec son jeune gouvernement, une grande ambition. Il en va de l’équilibre de l’Occident. Le Groenland occupe une position géostratégique majeure. Tous espèrent que, pour parer au réchauffement que nous sommes en train de vivre, soit mis en place dans le Grand Nord un protocole climatique et écologique exemplaire. 180 nations participent à la conférence sur le climat à Paris de décembre 2015 (COP21/Paris2015). Les États et territoires sont appelés à témoigner ; les peuples traditionnels aussi, je l’espère ; ceux que la Russie, avec élégance, appelle « peuples racines ».

« As-tu reçu une invitation ? » Je n’en suis pas si sûr. La conférence étant réservée aux capitales des États. Tu es pourtant très attendu. Parle ! Réveille tes pouvoirs ! Les élites que j’ai connues depuis 1948 doivent être entendues à l’Organisation mondiale des Nations unies (ONU), à l’Unesco. Nombreux sont tes amis. Et moi, je suis de toujours l’avocat des Kalaallit (Groenlandais). Cet appel est celui d’un ambassadeur de bonne volonté de l’Arctique à l’Unesco qui observe, avec une immense tristesse, la disparition, tous les quinze jours, d’une langue, c’est-à-dire d’une part de l’intelligence humaine. Or nous avons éminemment besoin de ta sagesse pour développer une politique pétrolière et gazière circonspecte. Voici bientôt soixante ans que je parcours ces déserts, du Groenland à la Sibérie, conseiller de leurs gouvernements. Et voici bientôt soixante ans que je mets en alerte l’Occident.

En vain.

La conquête coloniale du Grand Nord, qui s’accélère au nom du progrès, et d’une redéfinition des équilibres géopolitiques, nous réserve un drame majeur si nous ne prenons pas d’urgence des décisions drastiques. La nature a des droits imprescriptibles et c’est folie que de vouloir les ignorer. Pour l’heure, la seule loi est celle des compétitions et des affrontements politiques. La sanction sera impitoyable. Comme des oiseaux de malheur, les bombardiers patrouillent ; des guetteurs, sous les eaux du pôle, sont à l’affût.

 

 

Une base nucléaire dans un des hauts-lieux mythiques de la planète

Qui ne se souvient des événements tragiques vécus par la légendaire Thulé, patrie de ceux que l’on appelle les « Parfaits » ou Hyperboréens ? Je n’oublie pas que j’ai été appelé par Uutaaq, le célèbre chaman de Thulé, pour parler au nom de tous les Inuit du nord du Groenland – les Inughuit – au général américain de la base ; c’était le 18 juin 1951 et nous étions en tête-à-tête. Je venais de découvrir avec stupeur les premiers bataillons d’une base militaire américaine ; où entre 4 000 et 10 000 militaires s’y implanteront secrètement, avec des B-52, gros avions d’attaque porteurs de bombe nucléaire, prêts à décoller au plus fort de la guerre froide.