Les Travers Du Docteur Porc ; Une Enquete Du Mandarin Tan

Tran-Nhut

 

Les reins cassés et la jambe lourde, Hong gravit avec lenteur la pente colonisée par des touffes de fougères frangées. D’un geste las, il écarta les frondes nervurées de pourpre, se frayant un chemin à travers les rosettes de feuilles imbriquées. Dans les rayons rasants du soir, les panaches argentés semblaient flotter au-dessus de leurs ombres devenues solides. Arrivé en haut de la colline, il se laissa choir au pied d’un hêtre. Repoussant la mèche qui lui barrait le front, il étendit ses jambes et enleva avec soin la besace qu’il portait en bandoulière.

Un sourire satisfait éclaira son visage pendant qu’il ouvrait le sac et soupesait sa récolte : il y avait là de quoi tirer une petite fortune. Le jeune homme caressa du regard les feuilles luisantes de truong sinh thao, l’herbe d’immortalité, que les Chinois appelaient chiao ku lan. Cette plante n’était pas rare, à proprement parler, mais encore fallait-il aller la chercher dans la forêt, où elle croissait au fond de ravins escarpés. Peu de gens s’aventuraient dans les cuvettes envahies de végétation et truffées de reptiles, de crainte de ne pouvoir remonter avant la tombée de la nuit. Aussi Monsieur Trung, l’apothicaire, faisait-il toujours appel à lui pour la cueillette de l’herbe miraculeuse qui irait garnir ses bocaux, en attendant d’être vendue à prix d’or. L’immortalité, souvent rêvée mais rarement atteinte, valait bien quelques ligatures de sapèques et des empoignades sans élégance, se dit Hong, en pensant aux vieillards qui se bousculaient dans l’herboristerie, jouant des coudes pour arracher leur sachet au parfum d’éternité. Les mains griffues se refermaient avec avidité sur la promesse de jours sans fin, et on se hâtait de faire infuser les feuilles pour sentir couler, dans sa gorge ratatinée, un breuvage plus doux que du miel.

Mais le commerce de l’immortalité n’était pas ce qui faisait la prospérité de Monsieur Trung, car un jour, fatalement, les petits vieux finissaient par ne plus venir à l’officine. Non, le gros de sa fortune venait des plantes qui entraient dans la composition d’élixirs de beauté, d’onguents de jeunesse et de poudres diaphanes. Ces plantes-là, Monsieur Trung les cédait avec parcimonie à des médicastres prêts à payer le prix fort. Hong le savait bien, lui qui œuvrait derrière le comptoir quand il n’était pas en train de cueillir des simples. Pour le médecin qui comptait élaborer les Sept Trésors pour des Cheveux de Soie, il exhumait précautionneusement de leur boîte en porcelaine bleue les radicules d’angélique, pesait les fruits de lyciet de Chine et emballait les graines de sésame. Pour celui qui souhaitait préparer le délicat baume dénommé Neige parfumée sur la Montagne de Marbre, il sélectionnait les racines de pivoine et d’astragale, destinées à purifier le teint et adoucir la peau. Pour les potions d’amincissement, on lui demandait du ginseng, des baies d’aubépine et des tiges de réglisse. Les acheteurs grinçaient invariablement des dents en tendant les piécettes, mais se consolaient tout aussitôt en estimant la somme que débourseraient leurs clientes éprises de beauté.