Les corrections

Jonathan Franzen

 

La folie d'un front froid balayant la Prairie en automne. On le sentait : quelque chose de terrible allait se produire. Le soleil bas sur l'horizon, une lumière voilée, une étoile fatiguée. Rafale sur rafale de dislocation. Bruissements d'arbres, températures en baisse, toute la religion septen­trionale des choses touchant à son terme. Nul enfant dans les cours ici. Ombres et lumières sur le zoysia jaunissant. Chênes rouvres, chênes des teinturiers et chênes blancs des marais faisaient pleuvoir des glands sur des maisons libres d'hypothèque. Des doubles fenêtres vibraient devant des chambres vides. Et le bourdonnement et les hoquets d'un sèche-linge, l'assertion nasillarde d'un souffleur à feuilles mortes, le pourrissement de pommes du jardin dans un sac en papier, les relents du gasoil avec lequel Alfred Lambert avait nettoyé le pinceau après avoir repeint la causeuse en osier dans la matinée.
Trois heures de l'après-midi était un passage dangereux dans ces banlieues gerontocratiques de Saint Jude. Alfred s'était réveillé dans le grand fauteuil bleu où il somnolait depuis le déjeuner. Il avait fait sa sieste, et il n'y aurait pas d'informations locales avant cinq heures. Deux heures creuses étaient une espèce de sinus sujet aux infections. Il se leva avec effort et se planta devant la table de ping-pong, essayant en vain de capter un signe de vie d'Enid.
Une alarme résonnait à travers la maison, que seuls Alfred et Enid entendaient distinctement. C'était l'alarme de l'angoisse. Elle était pareille à l'une de ces grandes calottes métalliques avec un battant électrique qui expédient les enfants dans la rue lors des exercices d'évacua­tion. Elle sonnait depuis tant d'heures à présent que les Lambert ne percevaient plus le message « sonnerie d'alarme » mais, comme avec tout son qui se poursuit si longtemps qu'on a le loisir d'apprendre à en discerner les composantes (comme avec un mot qu'on fixe jusqu'à ce qu'il se décompose en une chaîne de lettres muettes), ils entendaient le martèlement rapide d'un battant contre un résonateur métallique, non pas un son pur, mais une suite granuleuse de percussions, un lugubre ressac d'harmo­niques ; sonnant depuis tant de jours qu'elle se fondait simplement dans le décor, hormis à certaines heures du petit matin, quand l'un ou l'autre se réveillait en nage et se rendait compte qu'une sonnerie retentissait dans sa tête depuis aussi longtemps qu'il se souvenait ; sonnant depuis tant de mois que le son avait cédé la place à une sorte de métason dont le flux et le reflux n'étaient pas la pulsation des ondes de compression, mais le va-et-vient bien plus lent de leur conscience du son. Laquelle était particuliè­rement aiguë quand le temps était lui-même d'humeur anxieuse. Alors Enid et Alfred - elle à genoux dans la salle à manger, ouvrant des tiroirs, lui, au sous-sol, inspec­tant le désastre de la table de ping-pong -, l'un comme l'autre se sentaient près d'exploser d'angoisse.
L'angoisse des bons de réduction, dans un tiroir conte­nant des bougies fantaisie aux couleurs automnales. Les bons de réduction étaient réunis en une liasse, serrés par un élastique, et Enid constatait que leur date d'expiration (souvent crânement cerclée de rouge par le fabricant) était passée depuis des mois ou même des années : que cette centaine de bons, dont la valeur faciale dépassait les soixante dollars (et potentiellement les cent vingt dollars au supermarché de Chiltsville, qui doublait la réduction), ne valait plus rien. Vigor, moins soixante cents. Efferalgan, moins un dollar. Les dates n'étaient même pas proches. Les dates étaient historiques. La sonnerie d'alarme reten­tissait depuis des années.
Elle repoussa les bons de réduction au milieu des bougies et ferma le tiroir. Elle cherchait une lettre qui était arrivée en recommandé quelques jours plus tôt. Alfred avait entendu le facteur frapper à la porte et avait crié : «Enid ! Enid! », si fort qu'il ne l'avait pas entendue répondre : « Al, j'y vais ! » Il avait continué à lancer son nom en se rapprochant de plus en plus et, comme l'expé­diteur de la lettre était Axon Corp., 24 East Industrial Ser­pentine, SchwenksviIIe, Pennsylvanie, et comme il y avait certains aspects de la question Axon que connaissait Enid et dont elle espérait qu'Alfred les ignorait, elle avait rapi­dement fourré la lettre quelque part, à moins de quinze pas de la porte d'entrée. Alfred avait surgi de la cave en mugissant comme un engin de terrassement : « Il y a quel­qu'un à la porte ! » Elle avait loyalement crié : « Le fac­teur ! Le facteur ! », et il avait secoué la tête devant la complexité de tout cela.
Enid était certaine qu'elle aurait les idées plus claires si seulement elle ne devait pas se demander toutes les cinq minutes ce que fricotait Alfred. Mais, elle avait beau essayer, elle n'arrivait pas à l'intéresser à la vie. Quand elle l'encourageait à reprendre ses expériences de métal­lurgie, il la regardait comme si elle était devenue folle. Quand elle lui demandait s'il n'y avait pas de travail à faire dans le jardin, il disait avoir mal aux jambes. Quand elle lui rappelait que les maris de ses amies avaient tous des hobbies (Dave Schumpert et ses vitraux, Kirby Root et ses complexes chalets miniatures pour nicher des pin­sons, Chuck Meisner et le suivi heure par heure de son portefeuille boursier), Alfred se comportait comme si elle essayait de le détourner de quelque grand œuvre. Et quel était cet ouvrage ? Repeindre le mobilier de jardin ? Il repeignait la causeuse depuis le début du mois de sep­tembre. Elle avait le souvenir que la dernière fois qu'il avait repeint le mobilier il avait fini la causeuse en deux heures. Mais il descendait à son atelier matin après matin, et quand, au bout d'un mois, elle s'y aventura pour voir ce qu'il faisait, elle découvrit que tout ce qu'il avait peint de la causeuse, c'étaient les pieds.
Il semblait désirer qu'elle s'en aille. Il dit que le pin­ceau avait séché, que cela prenait tant de temps. Il dit que décaper de l'osier, c'était comme d'essayer de peler une myrtille. Il dit qu'il y avait des grillons. Elle sentit sa gorge se serrer alors, mais peut-être n'était-ce que l'odeur d'essence et l'humidité de l'atelier qui avait des relents d'urine (mais ce ne pouvait être de l'urine). Elle remonta précipitamment à la recherche de la lettre d'Axon.
Six jours par semaine, plusieurs kilos de courrier entraient par la fente de la porte d'entrée, et, comme rien d'accessoire n'avait le droit de s'accumuler au bas des escaliers - comme la fiction de la vie dans cette maison était que personne n'y vivait -, Enid faisait face à un défi tactique majeur. Elle ne se voyait pas comme une gué-rillera, mais tel était exactement ce qu'elle était. De jour, elle transportait du matériel d'une cache à l'autre, en n'ayant souvent qu'un seul temps d'avance sur l'autorité établie. De nuit, sous une applique charmante mais trop faible, à la table trop petite du coin du petit déjeuner, elle menait diverses opérations : réglait des factures, cochait des relevés de compte, tentait de déchiffrer des décomptes de prestations de Medicare et de comprendre quelque chose à un menaçant troisième avertissement d'un labo d'analyses qui exigeait le paiement immédiat de 0,22 dollar tout en affichant un solde reporté de 0,00 dol­lar, signifiant ainsi qu'elle ne devait rien, et n'indiquant en outre aucune adresse pour un règlement. Le premier et le deuxième avertissement devaient être enfouis quelque part, mais, du fait des contraintes sous lesquelles Enid livrait sa bataille, elle n'avait que l'idée la plus vague de l'endroit où ces avertissements pouvaient se trouver un soir donné. Elle pouvait bien soupçonner qu'il s'agissait du placard de la salle de séjour, mais l'autorité établie, en la personne d'Alfred, regardait un magazine télévisé à un volume suffisamment étourdissant pour le maintenir éveillé, il avait allumé toutes les lampes de la pièce, et elle ne devait pas exclure l'éventualité que, si elle ouvrait le placard, une pile de catalogues, de numéros de Belles Demeures et d'avis d'opération de Merrill-Lynch bascule et se répande en cascade, suscitant la colère d'Alfred. Il y avait aussi la possibilité que les avertissements ne s'y trouvent pas, car l'autorité établie effectuait des descentes impromptues sur ses caches, menaçant de « balancer » le tout si elle n'y mettait pas bon ordre, mais elle était trop occupée à esquiver ces descentes pour s'en préoccuper sérieusement, et tout vague semblant d'ordre se perdait dans la succession des migrations forcées et des déporta­tions, si bien que le malheureux sac en plastique de chez Nordstrom qui campait sous une fronce de poussière avec l'une de ses poignées à demi arrachée contenait tout le pathos en vrac d'une existence de réfugiée - numéros épars de Femme d'intérieur, instantanés en noir et blanc de l'Enid des années 40, recettes de cuisine sur papier hautement acide où il était question de laitue flétrie, fac­tures de téléphone et de gaz du mois, Premier Avertisse­ment détaillé du labo médical enjoignant aux tiers payants d'ignorer les facturations ultérieures d'un montant infé­rieur à 50 cents, photo de croisière offerte par la compa­gnie montrant Enid et Alfred vêtus de paréos et sirotant des breuvages dans des noix de coco évidées, et les seules copies existantes des actes de naissance de deux de leurs enfants, par exemple.
Bien que l'ennemi affiché d'Enid fût Alfred, ce qui fai­sait d'elle une guérillera était la maison qu'ils occupaient tous deux. Son ameublement était de ceux qui ne tolèrent aucun désordre. Il y avait des fauteuils et des tables Ethan Allen. Du Spode et du Waterford dans le meuble-vitrine. Les inévitables ficus, les inévitables pins du Norfolk. Des numéros jaunis d'Architecture d'aujourd'hui sur la table basse à plateau de verre. Les rapines du tourisme - articles en métal émaillé de Chine, une boîte à musique viennoise qu'Enid, entre sens du devoir et commisération, remontait et faisait fonctionner de temps à autre. L'air qu'elle jouait était « Strangers in the Night ».
Malheureusement, Enid n'avait pas le tempérament nécessaire pour tenir pareille maison et Alfred manquait des ressources neurologiques. Les cris de rage d'Alfred en découvrant les traces d'une opération de guérilla - un sac Nordstrom surpris en plein jour dans l'escalier de la cave, manquant causer une chute - étaient les cris d'une autorité qui avait perdu son autorité. Il avait récemment acquis l'art de faire cracher à sa calculatrice des rangées de nombres à huit chiffres dépourvus de sens. Après qu'il eut consacré le plus gros d'un après-midi à recalculer cinq fois les charges sociales de la femme de ménage, fut arrivé à quatre résultats différents, et eut fini par retenir celui (635,78 dollars) qu'il avait obtenu par deux fois (le chiffre exact était 70,00 dollars), Enid lança une descente nocturne sur son meuble-classeur qu'elle dépouilla de tous ses documents fiscaux, ce qui aurait pu améliorer la gestion domestique si les documents en question n'avaient pas atterri dans un sac Nordstrom en même temps qu'une trompeuse série de vieux numéros de Femme d'intérieur occultant les documents plus pertinents qu'ils recou­vraient, dommage de guerre qui conduisit à ce que la femme de ménage remplisse elle-même les formulaires, Enid se contentant de rédiger le chèque correspondant. Et Alfred secouait la tête devant la complexité de tout cela. C'est le destin de la plupart des tables de ping-pong échouées dans les sous-sols que de se prêter un jour à d'autres jeux, plus désespérés. Après sa retraite, Alfred affecta le côté est de la table à ses comptes et à sa corres­pondance. Le côté ouest servait de support au poste de télé couleur portable sur lequel il avait eu l'intention de regar­der les informations locales depuis son grand fauteuil bleu, mais elle était à présent complètement engloutie par Femme d'intérieur, les boîtes de bonbons offertes et les bougeoirs baroques de pacotille qu'Enid ne trouvait jamais le temps d'apporter au dépôt-vente. La table de ping-pong était l'unique terrain où la guerre civile faisait ouvertement rage. Côté est, la calculatrice d'Alfred était assaillie par des cache-pots à décor floral, des sous-verre souvenirs d'Epcot Center et un instrument à dénoyauter les cerises qu'Enid possédait depuis trente ans et n'avait jamais utilisé, tandis que lui, du côté ouest, pour des rai­sons qui échappaient entièrement à Enid, mettait en pièces une couronne faite de pommes de pin, d'avelines et de noix du Brésil peintes à la bombe.
À l'est de la table de ping-pong se trouvait l'atelier qui abritait le laboratoire de métallurgie d'Alfred. L'atelier hébergeait à présent une colonie de grillons muets, couleur poussière, qui, lorsqu'on les dérangeait, s'égaillaient dans la pièce comme si on avait lâché une poignée de billes, certains ricochant selon des angles aberrants, d'autres culbutant sous le poids de leur copieux protoplasme. Ils n'explosaient que trop facilement, et plus d'un Kleenex était nécessaire pour faire le ménage. Enid et Alfred souffraient de nombreuses calamités qu'ils pensaient être extraordinaires, démesurées - honteuses -, et les grillons étaient l'une d'entre elles.
La poussière grise des mauvais sorts et les toiles d'arai­gnées de l'enchantement emprisonnaient le vieux poste de soudure à l'arc, les bocaux de rhodium exotique, de sinistre cadmium et de hardi bismuth, les étiquettes rédi­gées à la main brunies par les vapeurs d'un flacon à bou­chon de verre d'aqua regia, et le carnet à petits carreaux où la dernière annotation de la main d'Alfred remontait à l'époque, plus de quinze ans auparavant, qui précédait le début des trahisons. Un objet aussi quotidien et amical qu'un crayon occupait toujours l'endroit de l'établi où Alfred l'avait posé dans une autre décennie ; le passage de tant d'années conférait au crayon une forme d'hostilité. Des gants en amiante pendaient à un clou sous deux certi­ficats de brevet aux cadres gauchis et démantibulés par l'humidité. De grosses écailles de peinture tombées du plafond gisaient sur le capot d'un microscope binoculaire. Les seuls objets non poussiéreux de la pièce étaient la cau­seuse en rotin, un pot de Valentine et des pinceaux, ainsi qu'une paire de boîtes de café Yuban dont, malgré de puissantes preuves olfactives, Enid préférait ne pas croire qu'elles étaient remplies de l'urine de son mari, parce que pourquoi diable, avec une jolie petite salle d'eau à cmq mètres de là, aurait-il pissé dans des boîtes de café ?

À l'ouest de la table de ping-pong se trouvait le grand fauteuil bleu d'Alfred. C'était un fauteuil pansu, vague­ment sénatorial. Il était en cuir, mais sentait comme l'inté­rieur d'une Lexus. Comme quelque chose de moderne, de médical et d'imperméable, dont on pouvait facilement effacer l'odeur de la mort avec un chiffon humide avant que la personne suivante ne s'y assoie pour mourir.
Ce fauteuil était le seul achat d'importance qu'Alfred eût jamais fait sans l'approbation d'Enid. Quand il s'était rendu en Chine pour conférer avec des ingénieurs des che­mins de fer chinois, Enid l'avait accompagné et tous deux avaient visité une usine de tapis afin d'en acheter un pour leur salle de séjour. Ils n'avaient pas l'habitude de dépen­ser de l'argent pour eux-mêmes et choisirent donc l'un des tapis les moins chers, avec un simple dessin bleu tiré du Livre des mutations sur un fond beige uni. Quelques années plus tard, quand Alfred prit sa retraite de la Mid­land Pacific Railroad, il souhaita remplacer le vieux fau­teuil en cuir noir aux relents d'étable dans lequel il regar­dait la télé et faisait ses siestes. Il voulait quelque chose de vraiment confortable, bien sûr, mais après une vie passée au service des autres il lui fallait plus que du simple confort : il avait besoin d'un monument dédié à son besoin. Il se rendit donc, seul, dans un magasin d'ameublement ayant pignon sur rue et choisit un fauteuil de bonne facture. Un fauteuil d'ingénieur. Un fauteuil si imposant que même un homme imposant s'y perdait ; un fauteuil fait pour supporter les efforts les plus extrêmes. Et comme le bleu de son cuir s'accordait plus ou moins au bleu du tapis chinois, Enid ne put que tolérer son installa­tion dans la salle de séjour.
Bientôt, cependant, les mains d'Alfred répandaient du café décaféiné sur les fonds beiges du tapis et des petits-enfants décharnés y semaient des baies rouges et des pas­tels à écraser, tandis qu'Enid commençait à penser que ce tapis était une erreur. Il lui semblait qu'en s'efforçant d'économiser tout au long de sa vie elle avait fait de nom­breuses erreurs de ce genre. Elle en arriva à penser qu'il aurait mieux valu n'acheter aucun tapis plutôt que ce tapis-là. Finalement, alors que les siestes d'Alfred tour­naient à la stupeur enchantée, elle s'enhardit. Des années plus tôt, sa propre mère lui avait laissé un petit héritage. Les intérêts étaient venus gonfler le capital, certaines valeurs avaient plutôt bien marché, et elle disposait à pré­sent d'un revenu personnel. Elle fit redécorer la salle de séjour dans une gamme de verts et de jaunes. Elle com­manda des tissus. Un tapissier-décorateur vint et Alfred, qui faisait temporairement la sieste dans la salle à manger, se leva d'un bond comme au sortir d'un mauvais rêve. « Tu refais encore la décoration ?
- C'est mon argent, dit Enid. C'est à ça que je le dépense.
- Et l'argent que j'ai gagné ? Et le travail que j'ai fait ?»
Cet argument avait été efficace par le passé - il repré­sentait, pour ainsi dire, le fondement constitutionnel de la légitimité de la tyrannie -, mais il ne marchait plus. « Ce tapis a près de dix ans et on ne pourra jamais faire partir les taches de café », répondit Enid.
Alfred désigna son fauteuil bleu, qui, sous les bâches de protection du tapissier-décorateur, ressemblait à une pièce d'équipement pour centrale électrique à livrer sur camion-plateau. Il tremblait d'incrédulité, incapable de croire qu'Enid ait pu oublier cette réfutation foudroyante de ses arguments, cet obstacle souverain à ses projets. C'était comme si toute la contrainte dans laquelle il avait passé ses sept décennies de vie s'incarnait dans ce fauteuil vieux de six ans mais essentiellement neuf. Il souriait, le visage illuminé par l'atroce perfection de sa logique.
« Et ce fauteuil, alors ? dit-il. Et ce fauteuil ? »
Enid contempla le fauteuil. Son expression était simple­ment attristée, sans plus. «Je n'ai jamais aimé ce fau­teuil. »
C'était sans doute la pire chose qu'elle pût dire à Alfred. Le fauteuil était l'unique signe qu'il ait jamais donné d'une vision personnelle de l'avenir. Les paroles d'Enid l'emplirent d'un tel chagrin - il éprouva une telle pitié pour le fauteuil, une telle solidarité avec lui, une telle désolation étonnée devant la trahison dont il était victime -qu'il tira la bâche de protection, se lova entre ses bras et s'endormit.
(C'est une manière de reconnaître les lieux d'enchante­ment : les gens s'endormant de la sorte.)
Quand il devint clair que tant le tapis que le fauteuil d'Alfred devaient partir, le tapis ne posa pas de difficulté. Enid passa une annonce dans le gratuit local et prit une femme dans ses rets, un petit oiseau nerveux qui faisait des erreurs et dont les billets de cinquante sortirent de son sac en un rouleau fripé qu'elle déplia et lissa avec des doigts tremblants.
Mais le fauteuil ? Le fauteuil était un monument et un symbole, et il ne pouvait être séparé d'Alfred. Il pouvait seulement être déplacé. Il alla donc au sous-sol, suivi d'Alfred. Ainsi, chez les Lambert, comme à Saint Jude, comme dans le pays en général, la vie devint souterraine.

Enid entendait Alfred, à l'étage maintenant, qui ouvrait et refermait des tiroirs. Il était pris d'agitation chaque fois qu'ils devaient voir leurs enfants. Voir les enfants était la seule chose dont il semblait encore se soucier.
Dans les fenêtres impeccablement propres de la salle à manger se reflétait le chaos. Le vent endiablé, les ombres annihilantes. Enid avait cherché partout la lettre d'Axon Corp. et elle avait été incapable de la retrouver.
Alfred était planté au milieu de la chambre de maître et se demandait pourquoi les tiroirs de sa commode étaient ouverts, qui les avait ouverts, s'il les avait ouverts lui-même. Il ne pouvait s'empêcher d'en vouloir à Enid de sa propre confusion. De la révéler par sa présence. D'exister, comme une personne qui aurait pu ouvrir ces tiroirs.
« Al ? Qu'est-ce que tu fais ? »
Il se tourna vers l'embrasure de la porte où elle était apparue. Il entama une phrase : « Je... », mais quand il était pris par surprise, chaque phrase devenait une aven­ture au fond des bois; dès qu'il cessait d'apercevoir la lumière de la clairière dont il venait, il se rendait compte que les miettes qu'il avait semées pour s'en faire des points de repère avaient été mangées par des oiseaux, de silencieuses et prestes créatures qu'il ne voyait pas dans l'obscurité, mais qui étaient si nombreuses et si envahis­santes par leur faim qu'il semblait qu'elles fussent l'obs­curité, comme si l'obscurité n'était pas uniforme, n'était pas une absence de lumière, mais une matière grouillante et corpusculaire, et, à vrai dire, lorsque, adolescent stu­dieux, il avait rencontré le mot « crépusculaire » dans l'anthologie de poésie anglaise de McKay, les corpuscules de la biologie avaient contaminé sa compréhension du terme si bien que durant toute sa vie d'adulte il avait vu dans le demi-jour une corpuscularité, comme celle du grain du film haute vitesse nécessaire pour faire des photos dans une faible lumière ambiante, comme celle d'un lugubre dépérissement ; d'où la panique d'un homme trahi au plus profond des bois dont l'obscurité était l'obscurité d'étourneaux occultant le couchant ou de fourmis noires assaillant un opossum mort, une obscurité qui ne se conten­tait pas d'exister, mais qui consommait activement les repères qu'il avait judicieusement établis afin de ne pas se perdre; mais à l'instant de s'apercevoir qu'il était perdu, le temps devint merveilleusement lent et il découvrit des éternités jusque-là insoupçonnées dans l'espace séparant un mot du suivant, ou, plutôt, il devint captif de cet espace entre les mots et ne put qu'observer, immobile, le passage du temps sans lui, la partie gamine et irréfléchie de lui continuant de sombrer aveuglément à travers les bois tan­dis que lui, le piégé, l'Ai adulte, observait dans un retrait bizarrement impersonnel afin de voir si le gosse frappé de panique pourrait, bien que ne sachant plus où il était ni à quel endroit il était entré dans la forêt des phrases, réussir encore à trouver à tâtons la clairière où Enid l'attendait, inconsciente de toute forêt - « Fais ma valise », s'entendit-il dire. Cela sonnait juste. Verbe, pronom possessif, nom. Voici qu'il avait une valise devant lui, importante confirmation. Il n'avait rien trahi.
Mais Enid avait parlé de nouveau. L'audiologue avait dit qu'il était légèrement diminué. Il lui fit la grimace, n'ayant pas suivi.
« Nous sommes jeudi, dit-elle, plus fort. Nous ne par­tons pas avant samedi.
- Samedi ! » lança-t-il en écho.
Elle le réprimanda alors, et, pendant un moment, les oiseaux crépusculaires firent retraite, mais, dehors, le vent avait chassé le soleil et il commençait à faire très froid.