Le nom des étoiles

Pete Fromm

 

Jusqu’au moment où j’arrive au passage digne de Hansel et Gretel. Ici, le sentier passe par un terrain incendié il y a plus longtemps, hérissé de pins lodgepole de quinze ans. Hauts de trois mètres cinquante et séparés par seulement quelques centimètres, ils forment une fourrure si dense de part et d’autre, une foule si oppressante, avec leurs branches aiguilleuses entrelacées, murmurant et chuintant dans le vent, qu’on dirait moins un chemin qu’un tunnel aux parois vertes. Malgré tout, incapable de voir à plus d’un mètre, incapable d’entendre autre chose que les soupirs et les gémissements des arbres, je n’émets guère plus qu’un murmure, car la pluie qui pisse dru est trop abondante, trop sonore. Quelle créature aurait l’idée de sortir par un temps pareil ?

Je n’ai qu’à tendre les bras pour toucher de chaque côté un mur de pins trempé, impénétrable. Je frappe ma canne aux rochers quand j’en rencontre un, la cloche de vache sonne, au rythme de la chanson de Burl Ives, The Big Rock Candy Mountain. Je marmonne Oh, les abeilles qui bourdonnent dans les arbres à cigarettes, la source d’eau gazeuse… Voilà que j’explore, une fois de plus, le répertoire d’airs que je chantais autrefois aux garçons pour qu’ils s’endorment, et dont les paroles me sont gravées dans le crâne à force de les avoir répétées.

Je négocie le virage en épingle près de la pente qui descend à la rivière, où jaillit la citronnade et où chante le merlebleu, puis, à deux pas devant moi, je découvre un jeune wapiti à demi dévoré. À demi seulement.

Je trébuche en arrachant ma capuche. Membres déployés, le wapiti gît sur le dos, éventré, une partie des cuisses déchiquetée de l’intérieur, des lambeaux de chair pendent mollement contre la ligne ivoire de l’os. Titubant en arrière, je sors mon spray anti-ours dont j’enlève la sécurité. De l’autre main, j’ouvre l’étui de mon revolver et je glisse mes doigts autour de la poignée.

Encore un pas en arrière, puis un autre, la pluie coule dans mon cou. Pour un grizzly, un wapiti né la veille ne saurait être qu’un casse-croûte. Pas quelque chose qu’il mange en partie et finit plus tard. Et de toute façon, si l’ours avait eu l’intention de revenir pour terminer son repas, il aurait entassé des choses sur le cadavre pour le dissimuler.

Je l’ai dérangé. Avec ma chanson. Reculant toujours, j’examine les arbres, leur muraille nue et humide, et je n’y vois pas au-delà d’un mètre cinquante.

Je prends le virage à reculons, spray brandi devant moi, alors que le wapiti disparaît derrière les branches, je me retourne et je reviens très vite sur mes pas. Je martèle le sol avec ma canne, j’essaye de crier, “On arrive, dégagez, dégagez”, ce que d’après mon père, ils criaient tout le temps dans la Navy quand ils couraient dans les couloirs étroits du bateau. Au début, ma voix est à peine plus audible qu’un couinement de souris. Je réessaye.