Le livre des martyrs t3 : les souvenirs de la glace

Steven Erikson

 

Combien d’années s’étaient écoulées depuis ce drame ? Impossible de le dire. La boue s’était solidifiée sur les ranags comme sur les ays, formant un manteau d’argile lacéré de fissures. Des saillies vert clair révélaient les endroits où des graines portées par le vent avaient germé, réminiscences des visions dont le Jeteur d’Os avait été gratifié lorsqu’il avait voyagé dans la surnature, une foule de détails banals qui tournoyaient en un ensemble irréel. Pour ces bêtes, la lutte était devenue éternelle, chasseurs et chassés entravés ensemble jusqu’à la fin des temps.

Quelqu’un s’approcha et s’agenouilla à côté de lui.

Les yeux fauves de Pran Chole demeurèrent fixés sur le tableau figé. Par leur rythme, les bruits de pas avaient renseigné le Jeteur d’Os sur l’identité de son compagnon, puis vinrent à lui des odeurs de sang chaud qui lui étaient tout aussi familières que le visage d’un homme.

Cannig Tol prit la parole :

— Qu’y a-t-il sous l’argile, Jeteur d’Os ?

— Rien que ce qui lui a donné sa forme, Chef de Clan.

— Ne vois-tu dans cette scène aucun présage ?

Pran Chole sourit.

— Et toi ?

Cannig Tol demeura pensif quelques instants, puis hasarda :

— Les ranags ont quitté ces terres, tout comme les ays. Nous avons sous les yeux une ancienne bataille. Ce constat interpelle mon âme.

— Tout comme la mienne, concéda le Jeteur d’Os.

— Nous avons chassé les ranags jusqu’à extinction, ce qui a entraîné une famine parmi les ays car nous avons traqué les tenags de la même manière. Les agkors, compagnons des bhederins, n’ont pas partagé leur subsistance avec les ays, et désormais la toundra est vide. J’en déduis que nous nous sommes montrés déraisonnables et inconscients dans notre chasse.

— Et cependant le besoin de nourrir nos propres enfants…

— La nécessité de donner naissance à davantage d’enfants était grande.

— Elle l’est toujours, Chef de Clan.

Cannig Tol grommela :

— Les Jaghuts étaient puissants en ces terres, Jeteur d’Os. Ils n’ont pas pris la fuite, en tout cas pas tout de suite. Tu sais ce que cela nous a coûté en sang imass.

— Et la terre nous prodigue ses grâces en paiement de ce dû.

— Afin de servir notre guerre.

— Ainsi, les profondeurs sont agitées.

Le chef de clan acquiesça puis demeura silencieux.

Pran Chole attendit. En échangeant ces paroles, ils avaient cherché à emprisonner la peau des événements, mais ni le muscle ni l’os n’avaient encore été dévoilés. Pour autant, Cannig Tol n’était pas un imbécile, et l’attente ne fut pas longue.

— Nous sommes semblables à ces bêtes.

Les yeux du Jeteur d’Os se focalisèrent sur l’horizon, au sud.

Cannig Tol poursuivit :

— Nous sommes l’argile, et notre guerre sans fin contre les Jaghuts est à l’image de la bête qui lutte en dessous. La surface prend la forme de ce qui gît en profondeur.

Il fit un geste de la main.

— Et devant nous aujourd’hui, en ces créatures qui se changent lentement en pierre, repose la malédiction de l’éternité.