Le livre des martyrs t3 : les souvenirs de la glace

Steven Erikson

 

À R. S. Lundin

 

 

Prologue


Les anciennes guerres ayant opposé les T’lan Imass aux Jaghuts ont dévasté le monde. À cette époque, de vastes armées ont livré bataille dans des contrées ravagées. Les morts se sont entassés en de hautes piles, leurs os devenant les os des collines, leur sang versé devenant le sang des mers. Les sortilèges ont fait rage au point que le ciel lui-même n’était plus qu’un immense brasier…

 

Histoires anciennes, vol. I

Kinicik Karbar’n

 

I

 

Maeth’ki Im (Pogrom de la Fleur Pourrie), 33e Guerre Jaghut,

298 665 ans avant le Sommeil de Brûle.

 

Les hirondelles virevoltaient parmi les nuées de moustiques qui dansaient au-dessus des vasières. Le ciel surplombant les marais demeurait gris, mais il avait perdu sa teinte hivernale de mercure, et le vent chaud qui bruissait sur les terres ravagées portait en lui un parfum de renouveau.

Ce qui avait jadis été la mer intérieure d’eau douce que les Imass appelaient Jaghra Til, née de la fonte brutale des champs glacés jaghuts, poussait désormais ses ultimes râles d’agonie. Sa surface blafarde se reflétait au gré de flaques en voie d’évaporation et d’étendues aqueuses peu profondes, aussi loin vers le sud que le regard pouvait porter ; pour autant, les terres nouvellement apparues prédominaient dans le paysage.

Le fracas de sorcellerie à l’origine de l’âge glaciaire avait fait revenir dans la région les anciennes saisons naturelles, mais les souvenirs de la glace des hautes montagnes perduraient. La roche exposée au nord était érodée et criblée d’orifices, traversée de crevasses pleines d’éboulis. Les épais limons ayant autrefois constitué le fond de la mer intérieure enflaient toujours sous l’effet des gaz emprisonnés, tandis que la terre, affranchie de l’énorme poids des glaciers disparus durant les huit dernières années, poursuivait sa lente ascension.

Même si Jaghra Til avait connu un trépas rapide, une épaisse couche d’alluvions avait eu le temps de s’y déposer. Épaisse, mais semée de pièges.

Pran Chole, Jeteur d’Os du clan de Cannig Tol appartenant aux Imass de Kron, se tenait assis, immobile, sur un rocher partiellement enseveli non loin d’une ancienne plage. Des amoncellements de bois flotté le disputaient à des touffes d’herbe rases et vigoureuses sur la pente en contrebas. À une distance de dix pas, la terre s’affaissait légèrement puis laissait place à un large bassin de vase.

Trois ranags étaient retenus captifs au sein d’une doline marécageuse vingt pas plus loin. Un taureau mâle, sa compagne et leur progéniture, regroupés en un pathétique cercle défensif. Embourbés et vulnérables, ils auraient dû représenter des proies faciles pour la meute d’ays qui les avaient dénichés.

Mais la région était vraiment semée de pièges. Les grands loups de la toundra avaient succombé au même destin que les ranags. Pran Chole compta en tout six ays, dont un jeune. Des traces indiquaient qu’un autre louveteau avait tourné des dizaines de fois autour de la doline avant de s’en aller vers l’ouest, sans doute pour y chercher seul le trépas.