Le djihad contre le rêve d'Alexandre ; en Afghanistan, de 330 av. J.-C. à 2016

Jean-Pierre Perrin

 

De Bactus à Balkh

 


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Les talibans ne sont jamais très loin. Peut-être rôdent-ils déjà dans les maigres faubourgs de Balkh ou le long de la route qui conduit à Mazar-I-Sharif, et, dans la foulée du crépuscule, ils pourraient se mêler aux ombres qui s’allongent et venir bientôt par ici, instruits de la présence d’un étranger. Les trois ou quatre soldats afghans, en faction à l’entrée du grand parc de la mosquée Kâwdjah Abou Nasr Parsâ, se sont brusquement évanouis et la bourgade se cadenasse dans un silence de ruines froides, seulement rompu par les aboiements de quelques bâtards affamés. Le chauffeur s’inquiète. Les minutes passent, et il ne cesse de répéter nerveusement : « Il est temps de repartir. »

La percée des talibans dans le nord-est de l’Afghanistan, c’est la défaite de l’Amérique, de l’OTAN, des meilleures armées du monde, de l’immense coalition – comprenant quarante-deux pays – mise sur pied au lendemain du 11 septembre 2001, du million d’hommes qui s’y sont succédé, avec les armes les plus précises, les plus sophistiquées, et, bien sûr, les plus onéreuses. Cette humiliante défaite, les pays occidentaux ne veulent surtout pas la voir. Ils le veulent d’autant moins qu’elle leur a été infligée par des bandes d’irréguliers mal armés, mal entraînés, peu équipés et dix fois moins nombreux. Elle renvoie aussi aux échecs des envahisseurs précédents : les Britanniques, à trois reprises – et la première fois alors qu’ils avaient vaincu Napoléon quelques années plus tôt –, les Russes, et avant eux d’autres armées étrangères de moindre importance, comme celle des Iraniens… Ce n’est pas sans raison que l’on a surnommé « cimetière des empires » le pays des Afghans.

Cette nouvelle déroute convoque aussi Alexandre le Grand, qui, à la différence de ses successeurs, conquit militairement le pays, y installa ses princes et fut à l’origine d’une présence grecque qui dura neuf générations si on compte ses héritiers.

Balkh fut la fabuleuse capitale de ce royaume gréco-indien. C’est ici que le Macédonien épousa Roxane, « la Resplendissante », qui lui donna un fils. Ce fut autant un mariage d’amour que des épousailles géopolitiques, l’alliance rêvée entre Occident et Orient. C’est ici qu’il fit bâtir une acropole, une agora, un théâtre, des bains, des temples, des monuments au point que la vieille cité devint la rivale de Babylone, Ninive ou Ecbatane. Bien plus tard, les conquérants arabes, respectueux de son âge, l’appelèrent Oum al-Balad (la mère de toutes les villes) ou, séduits par la grâce de son architecture, Balkh-la-Belle.

C’est de Bactres qu’Alexandre partit pour conquérir les Indes et livrer bataille au célèbre roi Pôros et à ses deux cents éléphants de combat. Traversant l’Hindu Kush, ayant séparé son armée en deux, il fit emprunter la légendaire passe de Khyber à la plus grande partie, avec l’autre, celle qu’il conduisait personnellement, il passa plus au nord en guerroyant contre les populations montagnardes de la rive septentrionale de la Kabul-rud (la rivière Kaboul) et les petits seigneurs de guerre du coin qui lui rendirent la vie difficile, comme ceux d’aujourd’hui le firent avec les forces occidentales, américaines mais aussi françaises.