Le chant des revenants

Jesmyn Ward

 

C’est Papy qui a construit notre maison, tout en longueur derrière une façade étroite, près de la route, histoire que le reste du terrain puisse rester boisé. Il a installé sa porcherie, l’enclos des chèvres et le poulailler dans des petites clairières au milieu des arbres. Pour arriver aux chèvres on doit passer devant les porcs. La terre est noire et boueuse à cause de la merde, et depuis que Papy m’a fouetté quand j’avais six ans parce que j’étais allé jouer sans chaussures autour des cochons, je ne suis jamais retourné pieds nus dans ce coin-là. T’aurais pu choper des vers, il avait dit, Papy. Plus tard ce soir-là, il m’avait raconté des histoires de son enfance avec ses sœurs et ses frères, quand ils jouaient pieds nus parce qu’ils n’avaient qu’une seule paire de chaussures chacun, et réservée à la messe. Ils avaient tous eu des vers, et quand ils allaient aux cabinets dans le jardin ils se les arrachaient du cul. Je ne le dis pas à Papy, mais c’est plus efficace que les coups de fouet.

Papy sélectionne le pauvre bouc, lui fait un nœud coulant autour du cou et le pousse hors de l’enclos. Les autres bêlent et bousculent Papy, lui donnent des coups de tête dans les jambes, lèchent son pantalon.

« Dégagez ! Dégagez ! » dit Papy en les écartant du pied. Je crois que les chèvres se comprennent entre elles ; je le vois aux bosses qu’elles ont sur le crâne, à leur façon de mordre et de tirer sur le pantalon de Papy. Je crois qu’elles savent ce que ça signifie, la corde au cou. Le bouc blanc avec ses taches noires sur le flanc danse d’une patte sur l’autre, il résiste, comme s’il commençait à flairer ce qui l’attend. Papy le tire en passant devant les porcs, qui se précipitent sur la clôture et grognent de faim, puis jusqu’à la remise, située plus près de la maison. Les feuilles me giflent les épaules, m’égratignent et me griffonnent des lignes blanches sur les bras.

« Pourquoi t’as pas mieux débroussaillé que ça, Papy ?

— Pas la place. Et personne a besoin de voir ce que je fais là-dedans.

— On entend les bêtes de loin. De la route.

— Et si quelqu’un a l’idée de venir les emmerder, je l’entendrai venir à travers les arbres.

— Tu crois que les bêtes se laisseraient faire ?

— Non. Les chèvres c’est mauvais et les cochons c’est plus malin qu’on croit. Et en plus c’est vicieux. S’ils ont pas l’habitude que tu viennes les nourrir, ils te mordent. »

Papy et moi on entre dans le cabanon. Papy attache le bouc à un piquet qu’il a planté dans la terre, et l’animal lui aboie dessus.

« Tu connais des gens qui mettent toutes leurs bêtes dehors, toi ? » demande Papy. Et Papy a raison. À Bois, personne ne met ses bêtes dehors dans des champs, ou devant chez lui.

Le bouc balance la tête, recule. Essaye de se débarrasser de la corde. Papy l’enjambe et lui glisse un bras sous la mâchoire.

« Big Joseph », je dis. En le disant, j’ai envie de regarder à l’extérieur de la remise, derrière moi dans le jour froid et vert vif, mais je me force à fixer Papy, à fixer le bouc avec son cou tendu vers la mort. Papy renifle. Je n’ai pas fait exprès de dire son nom. Big Joseph c’est mon grand-père blanc, Papy c’est mon grand-père noir. Je vis avec lui depuis ma naissance ; mon grand-père blanc, je ne l’ai vu que deux fois. Big Joseph est rond et grand et il ne ressemble pas du tout à Papy. Il ne ressemble même pas à Michael, mon père, qui lui est mince et barbouillé de tatouages. Une collection de souvenirs d’artistes ratés, récoltés à Bois et en mer quand il travaillait au large, et en prison aussi.