Le chant des revenants

Jesmyn Ward

 

 Pour ma mère, Norine Elizabeth Dedeaux,

qui m’a aimée dès avant mon premier souffle,

et me le montre à chaque seconde de ma vie

 

 

« Qui cherchons-nous, qui cherchons-nous ?

C’est Equiano que nous cherchons.

Est-il allé à la rivière ? Qu’il en revienne.

Est-il allé à la ferme ? Qu’il rentre.

C’est Equiano que nous cherchons. »

Chant kwa

au sujet de la disparition d’Equiano,

un garçon africain

 

« La mémoire est une chose vivante, elle aussi en transit.

Mais durant ce moment, tout ce qu’elle contient

se rassemble et vit – le vieux et le jeune,

le passé et le présent, les vivants et les morts. »

Eudora WELTY, Les Débuts d’un écrivain

 

« Le Golfe scintille, terne comme le plomb. La côte du Texas

scintille telle une monture de métal. Je n’ai de maison

tant que l’été au crâne bouillonnant

 

bout pour le jour où au nom du Seigneur

les braises seront empilées sur la tête

de tous ceux ayant le fouet et la flamme pour évangile,

 

siècle après siècle, les morts n’enseignent rien. »

Derek WALCOTT, Le Golfe

 

 

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Jojo

 


* * *

 

 

J’AIME BIEN PENSER que je sais ce que c’est, la mort. J’aime bien penser que c’est un truc que je peux regarder en face. Quand Papy me dit qu’il a besoin d’aide et que je vois le couteau noir glissé dans sa ceinture, je laisse Mamie dormir dans son lit, ma petite sœur Kayla dormir sur sa couverture par terre, et je sors avec Papy, j’essaye de me tenir droit, les épaules en cintre ; c’est comme ça qu’il marche, Papy. J’essaye de faire mine que c’est normal et que je m’ennuie, histoire que Papy croie que j’ai mérité mes treize ans, histoire qu’il sache que je suis prêt à faire le nécessaire, à séparer les muscles des boyaux, les organes des cavités. Je veux que Papy sache que je peux me salir les mains. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

Je retiens la porte pour l’empêcher de claquer, je l’accompagne dans le montant. Je veux pas que Mamie ou Kayla se réveillent pendant qu’on est dehors. Vaut mieux qu’elles dorment. Vaut mieux que Kayla dorme parce que les nuits où Leonie travaille elle se réveille toutes les heures, elle s’assoit dans son lit et elle crie. Vaut mieux que Mamie dorme parce que la chimio l’a asséchée et creusée pareil que le soleil et l’air font aux chênes d’eau. Papy slalome entre les arbres, droit, mince et brun comme un jeune pin. Il crache dans la terre rouge et sèche, le vent remue les arbres. Ça caille. C’est un hiver têtu qui refuse de laisser la place au printemps. Le froid reste là comme de l’eau au fond d’une baignoire mal fichue. J’ai oublié mon sweat à capuche par terre dans la chambre de Leonie, là où je dors, et mon tee-shirt est fin mais je ne me frictionne pas les bras. Si je laisse le froid me piquer, je sais que lorsque je verrai la chèvre je flancherai ou je broncherai au moment où Papy lui coupera la gorge. Et Papy le verra, c’est forcé.

« Vaut mieux laisser dormir le bébé », dit Papy.