Le cartographe des Indes boréales

Olivier Truc

 

LAURENTIUS GOTHUS, pasteur en Laponie

KNUT CLEMETSSON, paysan de Piteå, fils du vieux CLEMET, et père du jeune CLEMET

LARS HENRIKSSON, géomètre suédois, membre de l’équipe d’Olof Tresk

CHRISTIERN MANSFELDER, mineur allemand

 

Dans les Provinces-Unies des Pays-Bas…

NICOLAES CAULWAERT, marchand hollandais à Stockholm

CORNELIS VEENHUIS, marchand d’Amsterdam et bourgeois de la milice de Saint-Joris

WILLEM HENRIKS, bourgeois chef de la milice de Saint-Joris et membre du Conseil des Dix-sept de la Compagnie hollandaise des Indes orientales

 

… plus quelques autres, ici et là, avec qui la vie n’est pas toujours tendre. Mais l’époque était-elle tendre pour quiconque ?

 

 

I

1628

 

 

“Salut, Étoile de la mer…”

 

 

1. Une clameur immense


On était au milieu de l’après-midi quand une clameur immense s’éleva des îles alentour. Izko Detcheverry oublia un instant la petite fille à ses pieds. La rumeur se répercuta sur les flots, bouscula les barques, rebondit des façades de la cité aux falaises où le jeune garçon se tenait, se nourrit de chaque murmure. Paysannes. Soldats. Vendeuses. Nobles. Artisans. Tous balayés par la vision étincelante. Tous agitant un chapeau ou un mouchoir d’un même élan. Et le grondement enflait, virevoltait. Jamais Izko n’avait ressenti une telle ferveur.

Au retour des pêcheurs peut-être ? Même pas. Et pourtant, moi le premier, je prie chaque seconde quand les voiles s’annoncent à l’entrée du golfe de Biscaye. J’ai appris à maudire le vent qui ne pousse pas les navires assez vite vers moi, j’ai appris à le supplier de ramener mon père en vie sans le faire chavirer au dernier moment !

Mais rien de comparable à maintenant. Tant d’attente, tant d’espoirs, tant de fierté. Il frissonna, tous les sens en éveil, s’ouvrant à la vague qui le traversait pour emporter les autres et revenir plus forte encore. Il n’osait pas crier sa joie, pour ne pas effrayer la fillette, mais sa poitrine se gonfla d’émotion. La clameur tournoyait, fusait, à croire qu’elle allait elle-même gonfler les voiles du vaisseau magnifiquement orné de centaines de sculptures en bois aux peintures éclatantes. Le Vasa, majestueux et terrible, quittait enfin la berge du château où il avait été amarré depuis la fin du printemps pour y charger les canons de l’arsenal.

Le drapeau flottant au faîte du navire n’était pas le sien, mais Izko ressentit la même exaltation que s’il avait été suédois. Il prit la fillette sur ses genoux et lui montra le bateau.

– Regarde, il est à toi !

La petite fille aux yeux bleus, bientôt deux ans, avait un visage chafouin encadré de fines boucles châtain clair. D’un air buté, elle ignora le bateau, mais tira les mèches d’Izko.

À treize ans, le jeune garçon portait les cheveux mi-longs, épais et ondulés, qui se séparaient en deux au milieu du front pour couvrir ses tempes et ses oreilles. Ils étaient plus foncés que ses yeux souvent graves qui avaient l’éclat de la châtaigne tout juste tombée au pied de l’arbre. Son nez droit et fin répondait parfaitement à l’alignement régulier de sa bouche aux lèvres charnues. La fillette tira jusqu’à obtenir la grimace qu’Izko lui concéda. Elle rit. Alors, elle consentit à regarder le bateau.