La sauvage

Jenni Fagan

 

Je pourrais vivre comme ça. Pas de stress. Pas de fenêtres ni de portes. Ça devait être l’été indien cette année-là parce qu’il faisait encore bon, même en septembre. J’avais douze ans et j’étais dans la merde mais pas autant que maintenant.

La policière pose la main sur mon bras. Elle a déjà eu affaire à moi. Elle voit pas que mes ongles s’enfoncent à l’intérieur de mon poing. Je l’avais même pas remarqué avant d’ouvrir les doigts et de voir des demi-lunes rouges sur ma paume.

Je déteste. Son visage à elle. Les poils épais dans son cou à lui. Je déteste la façon dont le policier tourne le volant. Mais le pire, c’est ce bled paumé. Pas moyen de s’échapper. Les menottes tintent quand je lisse la jupe de mon uniforme scolaire – elle est couverte de taches de sang.

On longe un immense mur de pierre, jusqu’à une entrée encadrée par deux hautes colonnes. Sur la première, il y a une gargouille – quelqu’un lui a enfoncé une clope dans l’oreille. Je lève les yeux vers l’autre, et un chat ailé y est tapi.

Mon cœur se met à battre, et c’est pas à cause de ce qui m’attend là-bas au bout du chemin, ni des trois nuits sans dormir pendant la garde à vue. Ce n’est pas le policier qui me regarde avec un petit sourire narquois dans son rétroviseur. C’est un chat ailé – avec un œil rouge et un sourire terrible.

Je me retourne pour le regarder. C’est ce que le moine m’a envoyé, dessiné sur un morceau de carton qu’il avait déchiré d’une boîte de céréales. Un chat ailé, au crayon – sans explication. Il l’a envoyé de chez les fous. Helen va m’y emmener pour que je le rencontre, dès qu’elle reviendra.

Je l’examine. Un vrai chat ailé en pierre ! Il est hallucinant. Ses ailes feraient deux mètres d’envergure s’il les déployait, et du lichen jaune forme une fourrure sur ses épaules. Je le dessinerai, plus tard, à côté de mon chaton ailé à deux têtes et d’une bande d’escargots sous acide – qui ont des chapeaux hauts-de-forme, des yeux en spirale et des putains-de-dents-en-escalier.

Un panneau indiquant “Le Panopticon” est niché dans des arbres où pendent des marrons. Une voûte de feuillage laisse filtrer une lumière pommelée sur la route, elle clignote sur mon visage, et dans la vitre de la voiture mes yeux s’illuminent d’un éclat ambré, puis redeviennent ternes.

Le Panopticon apparaît vaguement sous la forme d’un gros croissant au bout d’une longue allée. Il comporte quatre étages, deux tourelles de chaque côté et une pointe au milieu – ce doit être l’endroit où se trouve la tour de surveillance.

– Ils n’auront pas peur de toi là-bas, dit la policière.

Elle détache la chaîne qui relie sa ceinture à mes menottes. Je me gratte sous ma queue de cheval, puis la jambe. J’ai une de ces démangeaisons baladeuses qui refusent de se fixer.

On entend des chants d’oiseaux. Une odeur d’herbe humide filtre par la fenêtre – écorce gonflée de pluie, paillis, automne, une vague odeur de feu de bois. La voiture sort de la voûte de feuillage et retrouve soudain la lumière crue du soleil ; le policier baisse son pare-soleil d’un geste brusque mais c’est pas la peine, des nuages déboulent déjà depuis derrière les collines. Un léger crachin scintille dans le soleil. Il y aura un arc-en-ciel après.