La république des pirates

Jean-Marie Quéméner

 

Je le lui avais dit ce matin en me réveillant. Il avait souri avec la tendresse de celui qui se penche sur son enfant. « Sois fidèle à toi-même, et tout le reste t’accompagnera. » Son regard devenait-il plus brillant, humide ?

Je partais dès le lendemain pour Nantes. Il m’avait trouvé un embarquement sur un navire négrier qui se rendait aux Amériques via l’Afrique. Le capitaine avait besoin – un peu – d’un secrétaire et – beaucoup – d’un comptable. Ses relations avaient fait l’essentiel.

Il me l’avait annoncé la veille, à réception d’un pli cacheté. J’ai reconnu un navire et son gréement maladroitement dessinés sur la cire. Je pensais à une lettre de l’un de ses très nombreux correspondants par-delà les mers.

« Non, m’avait-il dit en brandissant la missive, cela te concerne. Voilà dix-huit ans que je m’occupe de toi. Tu es grand et fort, ce qui peut être utile, certes. Tu es surtout bien éduqué, tu parles français, tu sais le lire et l’écrire. Grâce à une amie très chère, qui me fait l’honneur de venir souvent se recueillir dans cette église, tu peux même parler anglais. Tu sais compter puisque tu t’occupes des deniers du culte et de nos petites affaires. Il est temps que tu t’accomplisses. Tu pars demain. »

J’ai encaissé. Mal. Je l’ai traité de tous les noms, en breton, en français, en mon âme et conscience. Il me semble même lui avoir dit qu’il n’était pas mon père, pour choisir ainsi ma destinée. Je crois me souvenir d’avoir essuyé mes yeux mouillés par le vent, forcément par le vent, quand je suis sorti.

Je ne l’ai jamais autant aimé qu’à ce moment-là. Je ne l’ai jamais autant haï.

Je ne me souviens que de mes boutoucouëts1 sur le chemin de terre boueux, de la pluie à l’horizontale en alibi pour mon visage inondé. Le mur de pierre, les dalles fendillées et une tombe dont le granit gris prenait une teinte vert-noir. J’ai dû machinalement passer la main sur les noms gravés sur la stèle rugueuse : « Per Kervadec, Anne Kervadec. » J’ai compris qu’ils me manquaient. Depuis mes premiers mois, quand une maladie les avait enlevés à ce monde et m’avait jeté dans les basques d’un prêtre quasiment défroqué – ou qui mériterait de l’être –, égrillard et trop cultivé pour un village perdu au milieu de ses pierres debout battues par les vents et la mer.

Je me suis relevé. J’ai dit adieu, à voix haute.

Dans un coin du cimetière, la vieille Césarine arrachait des mauvaises herbes sur les tombes. Un peu au hasard. L’histoire racontait qu’elle était tellement âgée que ses parents reposaient sous un dolmen, comme c’était la coutume aux temps anciens. Césarine ne parlait jamais. À personne. Même pas au curé. Elle m’a tendu une poignée touffue pleine de terre. « Bon pour la soupe », m’a-t-elle dit avec une intonation étonnamment fraîche et aiguë. Elle s’est essuyé la main sur mon torse, a fait un signe de tête vers la traînée brunâtre qu’elle y avait laissée. « La terre des morts, tu l’emmènes avec toi. Toujours. Partout. » Et elle est repartie entre deux sépultures de sa démarche de cheval de trait.